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La liberté, réalité ou illusion ?

mercredi 9 novembre 2011, par Lionel Letendre.

On a coutume de penser qu’être libre, c’est pouvoir faire ce qui nous plaît, agir selon notre bon vouloir, sans obstacle ni contrainte. Être libre dit-on en effet couramment, c’est être indépendant, pouvoir disposer de sa personne et décider de ses actes. Cette définition commune de la liberté ne correspond-elle pas à l’expérience que nous faisons de la puissance de notre volonté ? Ne sommes-nous pas directement à l’origine de nos comportements, de nos actions et de nos décisions ? Lorsque nous choisissons, il semble effectivement que nous ne soyons pas poussés d’un coté ou d’un autre par quelque influence que ce soit, que nous exercions un contrôle sur nos actions mais aussi sur les pensées à partir desquelles nous allons nous décider à agir. Il semble donc que nous soyons pleinement maîtres de nous-mêmes, que nous disposions de cet éminent pouvoir de nous déterminer en fonction de mobiles que nous avons volontairement choisis. Cette capacité de choisir librement, n’est-ce pas d’ailleurs ce qui définit l’humanité de l’homme ? Ce qui le distingue du reste des autres êtres et fait qu’il est « à l’image de Dieu » ? C’est bien ce que symbolise La création d’Adam, le panneau le plus célèbre de la voûte de la chapelle Sixtine réalisé par Michel-Ange. En insufflant la vie à Adam, Dieu lui donna également le libre arbitre, ce pouvoir d’agir en toute indépendance qui fait la spécificité de l’homme et lui confère sa dignité.

Mais lorsque l’on pense vivre dans un état d’indépendance absolue, possédant le pouvoir d’être la cause première de nos actes, ne vit-on pas dans une fausse conscience ? Le sentiment que nous avons de notre liberté est en effet trompeur. On se croit libre parce qu’on constate que ce que l’on fait découle de notre volonté, mais on ne cherche pas à savoir si notre volonté est ou non influencée par des causes étrangères. Parce qu’une action est la conséquence de notre volonté, on pense qu’elle vient de nous et donc qu’elle est libre. Or, au lieu de s’arrêter à ces impressions immédiates, on devrait s’interroger sur les causes qui, en amont de notre volonté, peuvent la déterminer et on se rendrait alors compte qu’en bien des circonstances elle n’est pas si libre qu’on le croit. Mais la croyance au libre arbitre n’est pas due qu’à notre naïveté. Elle tient également à notre vanité car l’idée qu’on possède la capacité d’agir en toute indépendance flatte notre amour-propre et justifie la grandeur qu’on se prête. Or, au cours des siècles, la recherche scientifique a infligé de graves démentis à la mégalomanie humaine. Avec le développement général des sciences, l’homme a en effet appris à découvrir la dure réalité du déterminisme, tant au plan physique, qu’au plan physiologique, psychologique, historique ou socio-économique. L’être humain n’est pas libre, et ce en raison de sa place dans la société, de sa constitution physique, de sa psychologie. Il n’est pas libre de naître fort ou chétif, de naître autre part, en une autre époque. Il n’est d’ailleurs pas libre de naître, au sens d’un libre choix qu’il ferait en tant que sujet. De nos jours, pour expliquer nos choix, nos décisions ou nos actions, nous parlons d’hormones, d’enzymes, de connexions neuronales, mais aussi de conditionnement social ou encore de déterminisme psychique, de mécanique du désir, de rouages secrets de l’inconscient. Ce discours déterministe annule l’idée même de liberté comme indépendance en en montrant l’impossibilité.

Ne doit-on pas alors reléguer au rang de mirage cette mystérieuse faculté appelée libre arbitre permettant à tout homme de choisir librement ce qu’il est et ce qu’il fait ? N’est-ce pas qu’un mot vide qui ne recouvre aucune réalité ? Car ce n’est pas parce que nous avons le sentiment, et parfois la certitude, qu’aucune contrainte ne s’exerce sur nous que c’est effectivement le cas. Un sentiment, aussi vif soit-il, n’est pas un savoir, et une certitude, aussi nette soit-elle, n’est pas une vérité. Pour Spinoza, Schopenhauer et Nietzsche, la mission fondamentale de la philosophie est d’imposer la désillusion. Or, une illusion plus tenace encore que d’autres est celle du libre arbitre. Illusion vitale car l’idée selon laquelle nous pouvons disposer de nous-mêmes est indéracinable et indispensable à la conscience humaine, aussi nécessaire à la conscience que l’oxygène l’est au corps. Se libérer de l’illusion du libre arbitre n’est donc pas chose facile, mais c’est ce qu’il nous faut faire si l’on veut rétablir la vérité et penser lucidement la condition humaine.

Si le libre arbitre n’est qu’une illusion qu’il faut s’efforcer de dépasser, une certaine forme de liberté n’en reste pas moins possible pour l’homme. En effet, quand bien même notre volonté obéirait toujours à des causes étrangères, cela n’empêche pas pour autant l’existence d’une certaine liberté, laquelle consiste justement à comprendre les causes auxquelles nous obéissons. Car connaître ce qui nous détermine nous donne davantage de liberté que de simplement nous contenter d’obéir à ce que nous ne comprenons pas puisque cela permet d’agir pour moins subir, comme le montre la science moderne qui, en découvrant les lois de la nature, a rendu possible des inventions techniques permettant de s’en libérer, au moins en partie [1]. La liberté existe donc bien pour l’homme mais elle n’est pas une donnée naturelle ou un attribut inné, comme le pensent les partisans du libre arbitre. Résultant d’un long et patient travail de maîtrise de soi et du monde, elle est de l’ordre de l’acquis, c’est une conquête de l’esprit. Au mythe du libre arbitre, nous croyons ainsi devoir opposer la réalité concrète d’une libération progressive du sujet à partir de la connaissance rationnelle sans cesse plus précise de la nature et de la réalité humaine. Pilier de la liberté, cette connaissance est en même temps ce qui constitue le véritable principe de la dignité de l’homme car c’est elle qui l’élève au-dessus de tous les autres êtres vivants.

La liberté,

une œuvre à faire

Notes

[1L’avion, par exemple, permet de défier les lois de la pesanteur.