Accueil ::> ESPACES PÉDAGOGIQUES ::> Philosophie ::> Le travail n’est-il qu’une servitude ?

Le travail n’est-il qu’une servitude ?

jeudi 1er février 2018, par Lionel Letendre.

L’ambivalence du travail

La nécessité de travailler apparaît d’abord comme strictement contraignante. Si l’homme veut survivre dans la nature en subvenant à ses besoins vitaux, ce qui exige de sa part de douloureux efforts, il n’a pas le choix en effet, il doit impérativement travailler. Il ne peut pas non plus se dérober à la nécessité de travailler s’il veut s’intégrer dans la société, y jouer un rôle et ne pas être regardé comme vivant à ses crochets. Le fait de travailler implique par ailleurs d’obéir à des règles dont on ne décide pas et de se soumettre à des exigences qui ne viennent pas de soi. Considéré sous cet angle, le travail semble bien être le signe d’une servitude. Mais doit-on en rester à l’idée que le travail n’est qu’une contrainte pénible et déplaisante pour l’homme ? Ne constitue-t-il pas également l’instrument de sa libération ? Force est de constater en effet que le travail est aussi un moyen d’émancipation non seulement à l’égard de la tutelle d’autrui, en octroyant un revenu permettant de mener sa vie comme on l’entend, mais également vis-à-vis de la nature, en donnant la possibilité de la transformer et de mieux la dominer. Le travail offre en outre à l’homme l’occasion d’exprimer son humanité en lui permettant de manifester son intelligence et sa raison, sa créativité et son ingéniosité. Qu’en est-il alors ? Faut-il s’en tenir à l’idée que le travail n’est qu’une nécessité vitale et sociale signifiant peine et servitude ? Ne serait-ce pas méconnaître sa nature profonde en ne tenant pas compte du fait qu’il est aussi un facteur de libération et un moyen pour l’homme de s’accomplir en tant qu’homme ?

Le travail comme peine et servitude

Une étymologie redoutable

Du bas latin tripalium, hérité du latin courant tripaliare signifiant « contraindre », le mot travail renvoie étymologiquement à l’idée de torture. De l’époque romaine au Moyen âge, le « tripalium » [1] désignait en effet un outil de contention formé de trois pieux servant non seulement à immobiliser les animaux difficiles pour les ferrer (les chevaux notamment), mais aussi à torturer les esclaves rebelles. Le Dictionnaire des étymologies obscures du linguiste Pierre Guiraud précise également le croisement étymologique du mot travail avec le terme latin trabicula, un petit chevalet de torture (le verbe latin trabiculare signifiant « torturer » et « travailler » au sens de faire souffrir). Ce qu’on a coutume de penser du travail garde la trace de cette étymologie redoutable. Il est en effet devenu courant d’associer le travail à l’expérience de la contrainte (à cause des règles institutionnelles du monde du travail), de la domination (du fait des rapports hiérarchiques) et de la souffrance (tant physique que psychique). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que les douleurs de l’enfantement sont appelées le « travail » ou que les salles où l’on accouche sont appelées « salles de travail ». Et c’est comme s’il fallait oublier qu’il signifie d’abord peine et servitude que les discours politiques font du travail une valeur centrale de nos sociétés.

Le travail comme malédiction

Si le travail est souvent associé à l’idée d’une contrainte pénible, c’est d’abord parce qu’il exprime une nécessité à laquelle l’homme ne peut déroger. Pour se nourrir, se vêtir et se loger, il est en effet obligé de travailler et ce n’est qu’au prix d’efforts longs et difficiles que la plupart de ses besoins peuvent être satisfaits. Cette nécessité du travail est le signe de l’aliénation [2] de l’homme, c’est-à-dire de sa situation d’étranger dans une nature hostile et indifférente à laquelle il faut coûte que coûte s’adapter pour subsister. Aussi certains récits mythiques et religieux tentent-ils d’expliquer la nécessité du travail en la présentant comme une malédiction. Ainsi, dans les versets 16 à 19 du chapitre 3 de la « Genèse », le Premier livre de l’Ancien Testament, suite à ce que la théologie chrétienne appelle le péché originel d’Adam et Ève, les ancêtres communs de tous les hommes qui, en dépit de l’interdiction divine, goûtèrent au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il est dit que l’homme fut condamné à mourir et à travailler, et la femme, à accoucher dans la douleur.
La mythologie grecque présente elle aussi le travail comme l’effet d’une malédiction entraînant une déchéance de l’humanité. Dans son poème Les Travaux et les Jours, Hésiode [3] raconte en effet que l’humanité vit maintenant dans une condition dégradée, celle de la « race de fer ». Ayant reçu de Prométhée le feu que ce dernier déroba aux Dieux, les hommes furent punis par Zeus en étant soumis à la nécessité de travailler durement, alors que leurs lointains ancêtres, les hommes de la « race d’or », connaissaient une vie de loisir, à l’abri des peines et de la fatigue, la nature pourvoyant généreusement à tous leurs besoins.

La nature servile du travail

Placé sous le signe d’une malédiction, le travail était également vu par les Grecs anciens comme une activité dégradante et indigne de l’homme. Dans la Grèce antique en effet, le travail faisait l’objet d’un mépris général de la part des élites politiques et intellectuelles. Considéré comme une activité incompatible avec la dignité d’un homme libre, il était abandonné aux esclaves et aux artisans, eux-mêmes souvent des esclaves affranchis. La société grecque se partageait alors en deux groupes : le travail en tant que fonction productrice était le lot des esclaves et des artisans, tandis que les citoyens libres, bénéficiant d’un statut social privilégié leur permettant de jouir de la consommation sans avoir à participer au processus de production des biens nécessaires à la subsistance, s’occupaient des affaires de la cité, de la politique et de la guerre, de la religion, des arts et des lettres, des jeux dramatiques ou des jeux olympiques.
Si les citoyens grecs ne travaillaient pas, ce n’est pas parce qu’ils avaient des esclaves pour le faire à leur place, c’est parce que le travail était tenu pour une activité sans noblesse, sans intérêt, seulement tournée vers la subsistance physique ou vers le gain financier. S’ils avaient jugé le travail comme étant une activité permettant l’accomplissement de soi, ils auraient travaillé, mais, loin d’admirer l’habileté manuelle d’un artisan, la finesse et l’ingéniosité de certaines productions et d’estimer que toute production suppose la raison, la réflexion, l’intelligence et la ruse, ils considéraient au contraire le travail comme une activité étrangère à l’humain et à l’excellence. Parce qu’il n’est qu’une réponse à des impératifs vitaux qui ne cessent de se faire sentir et d’être satisfaits, le travail était jugé comme une pure dépense d’énergie qui devait sans cesse être répétée, comme une activité usante et mutilante enchaînant l’homme à la nécessité et le ramenant à son animalité. Pour les Grecs en effet, le travail n’apporte rien humainement à celui qui s’y adonne. Il ne le rend pas plus accompli, plus estimable ou plus heureux, il lui fait seulement perdre son temps et sa vie à l’entretenir. Seules la politique, la philosophie ou les mathématiques étaient dignes d’après eux des préoccupations de l’homme libre car seules ces activités lui permettent de développer ses plus hautes facultés (intellectuelles notamment) et d’accomplir sa nature propre, celle d’un être doué de raison et destiné à vivre dans le cadre d’une cité, selon la définition qu’Aristote donne de l’homme [4]. Seul du coup était estimé l’homme libéré de l’obligation de travailler et disposant du loisir [5] lui permettant d’accomplir pleinement sa nature d’homme. Ainsi, pour les Grecs de l’Antiquité, une vie véritablement humaine était une vie consacrée au monde des idées, le travail n’étant à leurs yeux, à cause de sa nature servile, qu’une marque de sous-humanité.

Le travail comme accomplissement de l’homme

Le travail comme processus de libération

Sauf à l’exclure de ses conditions d’existence par l’institution de l’esclavage, l’homme ne peut pas se soustraire à la dure réalité du travail s’il veut subvenir à ses besoins matériels. Travailler ne relève donc pas d’un libre choix mais de la nécessité la plus impérieuse qui soit : c’est une question de vie ou de mort. Peut-on toutefois, pour comprendre la valeur du travail, se borner à n’y voir qu’un simple moyen de subsistance ? Ne faut-il pas aussi prendre en compte le fait qu’il correspond à un processus par lequel l’être humain se libère, notamment à l’égard de la nature ? Grâce au travail en effet, la soumission de l’homme à la nature se retourne dans son contraire et c’est lui qui la domine en se l’appropriant. Hegel a parfaitement analysé la structure de ce renversement en expliquant qu’originellement contraint de se soumettre à la puissance de la nature pour y trouver de quoi subsister, l’homme a fait, par ce travail rudimentaire, l’expérience de la nature et découvert qu’il pouvait la faire travailler pour son propre compte en retournant contre elle certains phénomènes naturels. De ces phénomènes, il commença par en subir les effets dévastateurs (ceux du feu, par exemple) mais il s’aperçut aussi qu’ils pouvaient entre ses mains se transformer en instruments disponibles pour lutter contre la nature elle-même (contre le froid, notamment) ou pour en tirer de meilleurs usages (en faisant cuire la viande ou fondre le fer). Le moment décisif de l’appropriation humaine de la nature par le travail fut atteint quand l’homme, inventant la technique, fabriqua des outils et parvint à forcer la nature à travailler à son service. Mais avec les outils son corps demeurait encore exposé à la souffrance du travail. C’est avec l’invention des machines qu’il réussit à s’en libérer totalement. En effet, les machines fonctionnant toutes seules en utilisant les forces de la nature, ce n’est plus le corps qui s’use en communiquant son activité à l’outil, c’est la nature elle-même qui s’use. «  Là, écrivait Hegel, l’instinct [n.d.a. le corps] se retire tout entier du travail. Il laisse la nature s’échiner à sa place, regarde tranquillement et ne dirige le tout qu’avec un effort minime : c’est la ruse » [6]. Grâce à cette ruse technique, en substituant la puissance maîtrisée de la nature à la force humaine, l’homme parvient ainsi à faire agir la nature à sa place pour mieux la dominer, ce qui ouvre sur cette maîtrise de la nature dont Bacon ou Descartes rêvaient au début du XVIIème siècle et qui est désormais la modalité spécifique du rapport de l’homme au monde.
Cette signification du travail comme moment de libération apparaît également dans la fameuse dialectique du maître et de l’esclave de Hegel [7]. L’esclave, expliquait-t-il, c’est d’abord un guerrier vaincu que son vainqueur a conservé vivant pour le mettre à son service. C’est donc le maître qui exprime de prime abord l’idée de pleine liberté car il ne connaît plus les rigueurs du monde matériel, ayant interposé un esclave entre le monde et lui. Seulement, gâté par l’oisiveté, le maître ne sait bientôt plus rien faire. L’esclave en revanche, sans cesse occupé à travailler, apprend à vaincre la nature en utilisant ses lois. Il progresse dans sa maîtrise de lui-même et du monde. Par une conversion dialectique exemplaire, le travail servile lui rend alors sa liberté car il se pose comme une liberté ingénieuse contre la nature qu’il domine au moment même où le maître, qui ne sait plus travailler, a de plus en plus besoin de son esclave et devient en quelque sorte esclave de l’esclave. Loin d’être seulement le signe d’une servitude, le travail apparaît bien ainsi comme un moyen de (re)conquérir progressivement sa liberté.

Le travail comme production de l’homme par lui-même

Ce qui fait la valeur du travail, c’est également qu’il constitue une médiation grâce à laquelle l’homme peut s’élever à la conscience de lui-même. Prenons le cas de l’artisan de métier qui conçoit et exécute son propre travail. Le produit de son travail est son œuvre, c’est la réalisation de son idée. Or, puisque l’idée qui est d’abord intérieure à la conscience devient extérieure par le travail, en travaillant, la conscience s’extériorise finalement elle-même et se met à éprouver dans le monde sa propre réalité. C’est ce que soutenait Hegel : « Cet être-pour-soi, dans le travail, s’extériorise lui-même et passe dans l’élément de la permanence ; la conscience travaillante en vient ainsi à l’intuition de l’être indépendant comme intuition de soi-même » [8]. En donnant à la matière extérieure une forme qui porte sa marque, le travailleur peut effectivement prendre la mesure de ce qu’il est à travers ce qu’il fait. Permettant l’objectivation de soi, le travail est, au sens strict du mot, la production [9] de l’homme par lui-même. Marx reconnaîtra d’ailleurs sur ce point sa dette à l’égard de Hegel en lui rendant le mérite d’avoir saisi « l’essence du travail » et compris que l’homme objectif n’est rien d’autre que « le résultat de son propre travail » [10].

Le travail comme expression de l’humanité de l’homme

Le travail présente donc manifestement une valeur décisive. Celle-ci ne se réduit d’ailleurs pas à une image ou à une question d’insertion. Si l’idée d’un « droit au travail », proclamé dans l’article 23, alinéa 1, de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, figure bien une dimension essentielle de la dignité humaine, ce n’est pas qu’à titre social, mais aussi à titre tout simplement humain. Le travail est en effet un moyen de réalisation de soi. Il permet de se former, de développer ses capacités, de « devenir soi-même ». Support du développement personnel, le travail éduque également l’homme dans la mesure où, exigeant de lui une conduite raisonnable, il lui apprend à discipliner ses penchants et à vaincre ses passions. C’est d’ailleurs pourquoi dans le Nouveau Testament, il n’est plus simplement conçu comme une punition infligée par Dieu aux hommes, mais aussi comme un moyen de racheter leurs fautes en surmontant leurs vices [11]. Le travail est en ce sens porteur d’une valeur morale intrinsèque, valeur que le philosophe catholique Emmanuel Mounier [12] soulignait dans une formule hautement significative : « Tout travail travaille à faire un homme en même temps qu’une chose » disait-il.

Hegel mettait aussi clairement en lumière le caractère formateur du travail en montrant que si en travaillant nous transformons la nature pour satisfaire nos besoins, nous nous transformons également nous-mêmes. Le travail nous demande en effet un effort sur nous-mêmes qui ne se réduit pas à l’énergie que nous consacrons à la production d’un bien. Il implique le plus souvent le choix de renoncer à une satisfaction immédiate qui, en nous faisant consommer l’objet, le ferait disparaître. Prenons l’exemple de la perliculture. Au lieu de manger immédiatement l’huître, on a compris qu’en y greffant un corps étranger (une bille appelée « nucléus »), le mollusque secrétait une substance pour l’enrober et s’en protéger : la nacre. Après l’avoir réimmergé et régulièrement entretenu, on peut plusieurs mois plus tard procéder à la récolte et obtenir une perle à forte valeur marchande en joaillerie. En nous donnant les moyens d’obtenir ou de produire une satisfaction plus grande ou plus durable, le travail est ainsi « désir refréné » et « disparition retardée » de son objet, comme l’expliquait Hegel [13]. Or c’est dans la mesure où il repose sur cette aptitude à refréner ses désirs immédiats, à contenir ses instincts et à leur substituer la réflexion rationnelle, qu’il considérait le travail comme «  le commencement de la sagesse » [14]. Ayant permis le passage d’une activité instinctive à une activité pensée, d’une spontanéité animale à une discipline rationnelle, c’est en effet grâce au travail que l’homme s’est mis à distance de l’animalité et s’est humanisé. Georges Bataille [15] développait le même point de vue : « C’est par le travail que l’animal devint humain. Le travail avant tout fut le fondement de la connaissance et de la raison. La fabrication des outils ou des armes fut le point de départ de ces premiers raisonnements qui humanisèrent l’animal que nous étions. L’homme, façonnant la matière, sut l’adapter à la fin qu’il lui assignait. Mais cette opération ne changea pas seulement la pierre. […] L’homme se changea lui-même : c’est évidemment le travail qui de lui fit l’être humain, l’animal raisonnable que nous sommes » [16].

Le travail, lieu même de l’humain ou agent d’une déshumanisation ?

Le travail aliéné

S’il est vrai que le travail est formateur, permet de prendre conscience de soi, libère et fait surgir l’humain en l’homme, cette analyse vaut-elle cependant pour tout travail ? L’organisation contemporaine du travail, mise en œuvre jusqu’à l’extrême après la Première Guerre mondiale sous la forme du taylorisme et de ce qu’on appelle « l’organisation scientifique du travail », ne la remet-elle pas au contraire totalement en cause ? Si l’on s’en réfère à Taylor et à Ford [17] en effet, cette organisation du travail consiste à décomposer les opérations nécessaires à la fabrication d’un objet et à attribuer chacune d’entre elles à un ouvrier. Or, dès 1867, en ce milieu du XIXème siècle marqué par la première révolution industrielle et les débuts de l’organisation de la productivité dans la grande industrie, Karl Marx dénonçait déjà dans le Livre I du Capital une telle décomposition du processus de production car, si la division du travail, théorisée pour la première fois par Adam Smith [18], accroît la productivité dans des proportions exponentielles [19], elle cantonne en revanche l’ouvrier à la réalisation d’un petit nombre d’opérations exigeant de lui une intensité de travail qui ne se rencontrait pas dans les métiers artisanaux d’autrefois. Dans ce nouveau type d’organisation de la production, le travail devient en effet une activité répétitive, mécanique et asservissante. La conception de l’objet et son exécution étant deux tâches séparées, attribuées à des hommes bien distincts, certains ne sont plus que des exécutants purs et simples, travaillant avec des machines et à leur rythme. Par ailleurs, l’objet n’est plus produit par personne, puisque l’ouvrier ne produit plus un objet du début jusqu’à la fin. On ne peut plus parler non plus de travail d’équipe dans la mesure où les méthodes de travail sont imposées de l’extérieur et que les ouvriers sont isolés sur leur poste de travail. Cette organisation de la production fondée sur la parcellisation des tâches et la séparation entre la conception et l’exécution, émergeant avec l’économie capitaliste où l’on produit uniquement pour vendre et non pour consommer soi-même sa propre production, Marx la décrit comme une véritable perversion car elle défigure le travail en le rendant aliénant et déshumanisant.
Dans la façon capitaliste d’organiser la production, l’ouvrier est en effet aliéné d’après Marx, et ce à plusieurs titres. D’une part, en ce qu’il ne peut en aucun cas reconnaître comme son œuvre un objet fabriqué dont il n’a fourni qu’une infime partie. « Le travail est extérieur à l’ouvrier, c’est-à-dire qu’il n’appartient pas à son essence » écrit notre auteur. La première aliénation concerne donc le rapport de l’ouvrier au produit de son travail. Se trouvant devant lui comme devant un objet étranger, il est dépossédé de ce qui lui permet l’objectivation. Non seulement nulle fierté n’est possible, mais nulle reconnaissance non plus. D’autre part, au lieu d’exprimer son intelligence et son habileté physique, l’ouvrier « mortifie son corps et ruine son esprit ». Astreint qu’il est à la répétition mécanique et à la cadence imposée par les machines, le corps n’est effectivement plus éduqué et formé, il est déformé et réduit à n’être plus qu’un simple appendice de la machine. Cette dégradation du corps est corrélative d’un abrutissement intellectuel. Le pire résidant dans la séparation entre conception et exécution, laquelle fait que le travail n’est plus conçu mais subi, ne développe plus intelligence ou créativité mais cantonne l’homme à l’exécution d’une tâche imposée, étrangère et absurde. Activité forcée, le travail n’est plus « la satisfaction d’un besoin, mais un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail ». Ce besoin ou cette nécessité intérieure que le travail ne parvient plus à satisfaire et dont Marx parle comme du « premier besoin vital » [20], c’est celui d’une activité libre, support d’expression et de réalisation de soi. Or, le travail étant devenu un « sacrifice de soi », il n’est plus qu’un moyen de vivre et, compte tenu des conditions économiques dans lesquelles on maintient l’ouvrier, de subvenir seulement à ses besoins élémentaires. On en vient alors à ce résultat que la vie de l’ouvrier se réduit à certaines fonctions simplement animales (manger, boire, procréer, tout au plus choisir sa maison et son habillement, comme le dit Marx) qui, se séparant de l’ensemble des activités humaines, tiennent lieu de fins en soi et sont les seules dans lesquelles l’ouvrier se sente libre et heureux. Le comble de la perversion est ainsi atteint en ce que non seulement « ce qui est animal devient humain » (se limitant à la satisfaction des besoins vitaux, la vie humaine est ramenée à celle de l’animal), mais encore en ce que « ce qui est humain devient animal » (ne supposant plus une activité intelligente, consciente et volontaire, le travail dégrade l’homme au rang de bête de labeur). Non contente de faire du travail une souffrance et une servitude, l’organisation capitaliste de la production rabaisse donc l’homme et le maintient dans une sphère quasi-animale, déniant tout ce qui fait son humanité.
Dans le mode de production capitaliste, l’ouvrier est également aliéné en ce qu’il « ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre » écrit Marx. Puisque les moyens de production (le capital et les terres ou les usines) ne lui appartiennent pas mais sont la propriété privée de l’employeur, l’ouvrier ne peut pas produire directement pour lui-même les biens utiles pour subvenir à ses besoins. Ne possédant que ses bras, il n’a pas d’autre choix que de vendre sa force de travail pour subsister. Il entre du coup dans une relation de dépendance économique complète à l’égard de celui qui l’embauche, puisqu’il dépend de cette embauche pour vivre et faire vivre sa famille. Réciproquement, l’employeur est en position de force non seulement parce qu’il peut s’abstenir d’embaucher durant un certain temps sans mettre en danger sa propre subsistance, mais aussi parce qu’il sait que celui qui vend sa force de travail craint de ne pas avoir accès à un revenu lui permettant de vivre et qu’il existe un grand nombre d’individus, interchangeables à ses yeux, offrant leur force de travail. Ce rapport fondamentalement inégal entre l’employeur et l’employé fausse la relation en créant un rapport de domination qui n’est pas très éloigné de la relation d’esclavage, comme le laisse entendre la formule utilisée par Marx. Par ailleurs, étant donné que l’ouvrier ne possède pas les moyens de production, il ne peut pas vendre le produit de son travail, lequel « n’est pas son bien propre mais celui d’un autre » (de l’employeur). Ce qu’il vend, c’est uniquement sa force de travail, c’est-à-dire une marchandise évaluable [21]. Or, l’objet une fois produit, l’employeur le revend à ce que l’on appelle sa valeur d’échange, empochant un profit supérieur au salaire, calculé seulement sur le minimum vital, ce qui aboutit à ce que Marx appelle l’exploitation du travailleur. Dans le mode de production capitaliste, l’ouvrier est donc aliéné non seulement en ce qu’il est dépossédé du produit de son travail, mais également parce qu’il n’est plus qu’une simple marchandise qu’on achète et qu’on exploite.

L’opposition entre travail aliéné et travail créatif

Si nous ne pouvons évidemment pas parler du travail aliéné de l’ouvrier comme d’un moyen d’émancipation et d’accomplissement de soi, ne doit-on pas alors distinguer, à côté du travail libérateur qui procure la maîtrise de soi et du monde, un travail abêtissant qui fait perdre tout pouvoir sur soi et sur les choses ? C’est ce que fait Marx en montrant que le travail possède une double nature. D’après lui en effet, il y a d’une part un travail librement choisi qui accorde à son agent la possibilité de manifester ses capacités manuelles et intellectuelles en les exprimant dans ses œuvres, en modifiant son environnement immédiat à son image, selon sa volonté, librement. Il y a d’autre part un travail non-choisi, un « travail forcé » qui finit par rendre le travailleur étranger à lui-même, privé du moyen de se reconnaître dans ses actes et dans ses œuvres, incapable de s’élever jusqu’à la conscience de lui-même. Hannah Arendt distingue également deux formes de travail. Celle de l’animal laborans « qui peine » et celle de l’homo faber « qui ouvrage ». D’un coté, explique-t-elle en effet dans le chapitre IV de la Condition de l’homme moderne [22], l’homme s’épuise à produire des biens de consommation indispensables pour répondre aux nécessités de la vie. Aussitôt produit, ces moyens de subsistance sont consommés, ne laissant ainsi aucune trace derrière eux. Captive du fardeau de la vie biologique qui pèse sur l’existence humaine, cette activité de l’animal laborans est une interminable répétition, la satisfaction des besoins exigeant un travail à recommencer éternellement. D’un autre côté, l’homme se réalise dans la création d’œuvres et de biens durables qui, servant de base matérielle et spirituelle au développement d’une culture, permettent d’édifier un monde humain. Cette forme d’activité permet à l’homme non seulement de se reconnaître comme un être capable de créativité et d’invention, mais également de découvrir dans la nature transformée par son propre travail la réalité objective de son humanité. Selon Arendt, le travail présente donc également deux visages, facteur d’aliénation lorsqu’il se réduit au labeur servile, moyen d’accomplissement de soi lorsqu’il réalise une œuvre. Si le travail aliéné de l’animal laborans a bien une valeur marchande ou économique, seul le travail créatif de l’homo faber possède une valeur en lui-même car il est une expression de humanité de l’homme.

Une révolution nécessaire pour redonner du sens au travail

L’analyse du travail révèle ainsi combien sa nature est contradictoire, moyen d’émancipation et d’expression de soi d’un côté, vecteur d’aliénation et de déshumanisation de l’autre. Mais si le travail peut être asservissant et source de souffrance [23], cela tient moins au travail en tant que tel qu’aux méthodes avec lesquelles il a été organisé dans le système économique du capitalisme, obsédé par le profit et les gains de productivité. Avec la division rationnelle du travail et la séparation entre conception et exécution, l’activité du travail a en effet été pourrie en son cœur. Les travailleurs ne se reconnaissant plus dans ce qu’ils font, leur activité ne leur procurant ni satisfaction, ni fierté, ni reconnaissance et les privant de surcroît de liberté et d’autonomie, le sens du travail a été perdu et les individus souffrent. Si l’on veut surmonter cette perte de sens et favoriser le bien-être au travail, il faut donc absolument revoir l’organisation du travail salarié et productif. Or, parmi la multiplicité des conditions nécessaires pour lui donner un nouveau visage, il importe avant tout de le réinscrire au compte de la libre activité, de manière à ce qu’il permette à l’individu d’éprouver davantage de liberté dans son travail, en ayant la possibilité de diversifier ses tâches, de déterminer l’objectif de son travail ou d’influer sur la façon de procéder pour l’atteindre à l’intérieur d’un cadre limité. Il doit être habilité à prendre des initiatives et des décisions, tout comme il doit être en capacité de gérer de manière plus autonome son temps de travail. Son activité doit également être pour lui l’occasion de mobiliser et de valoriser des savoirs et des savoir-faire, d’accroître ses aptitudes et d’ouvrir des perspectives de développement de compétences nouvelles. Il doit aussi se voir confier des responsabilités et pouvoir coopérer à l’organisation du travail ou à la réalisation d’un projet, la responsabilité et la collaboration étant synonymes d’engagement et d’implication de soi. Il doit être respecté, en n’étant plus considéré comme une ressource mais comme une richesse. Être reconnu pour la qualité ou l’utilité de son travail, la reconnaissance procurant à l’individu une satisfaction réelle et lui permettant de trouver dans son activité une part de son identité sociale et personnelle ainsi qu’un des fondements importants de l’estime qu’il a de lui-même. Pour redonner du sens au travail et lui restituer la place et la valeur qui devraient être les siennes dans le fonctionnement de la société, une transformation profonde de ses modalités d’exercice est donc nécessaire. Seule une véritable révolution dans notre manière d’organiser le travail pourra en effet le rendre plus humain et lui permettre de correspondre davantage à ce que l’on attend de lui : être un lieu d’intégration, d’émancipation et d’accomplissement de soi.

Le défi à relever

Le travail est souvent perçu comme un temps douloureux dans lequel l’homme s’épuise et au cours duquel il est soumis à des contraintes extérieures qui le privent de sa liberté. Or, on a vu qu’il ne fallait pas s’en tenir à ce que véhicule l’opinion, le travail pouvant également être analysé comme l’occasion pour l’homme de s’accomplir pleinement en tant qu’homme et de réaliser concrètement sa liberté. Il reste que cette analyse ne vaut pas de tout travail. Il existe en effet un travail aliéné, soumis aux impératifs de rentabilité et de productivité, dans lequel l’homme, loin de s’accomplir, se déshumanise. Une telle critique du travail aliéné n’implique cependant pas une critique du travail en lui-même. Elle invite plutôt à réfléchir sur la façon d’en transformer les conditions pour qu’il ne soit plus seulement répétitif, fatiguant et doté de peu de sens, mais achemine l’homme vers sa propre humanité et lui offre une plus grande capacité d’expression et de réalisation de soi. Cette mutation constitue le défi que nos sociétés doivent relever si elles veulent sortir de la crise qui touche le monde du travail et se traduit par le profond mal-être vécu par de plus en plus de travailleurs.

Notes

[1Tripalium, du lat. tres, trois, et palis, pieu.

[2Aliénation, du lat. alienus, étranger, de alius, autre.

[3Hésiode est un poète grec du VIIIème siècle av. J.-C.

[4Aristote, Politique, Livre I, chap. 2, trad. J. Tricot, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, Coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 1995, p. 28.

[5Du gr. scholè dont dérive étymologiquement le mot « école », le « loisir » était pour les Grecs anciens un temps libre consacré aux études.

[6G.W.F. Hegel, Philosophie de l’esprit, Édition de 1805, trad. G. Planty-Bonjour, Paris, PUF, Coll. « Épiméthée », 1982, p. 34.

[7G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, IV, A, trad. J.-P. Lefèvre, Paris, Aubier, Coll. « Bibliothèque philosophique », 1991, pp. 154-158.

[8Ibid., p. 157.

[9Du lat pro, en avant, et ducere, conduire, le travail achemine l’homme devant lui-même.

[10K. Marx, Manuscrits de 1844, Troisième manuscrit, trad. J.-P. Gougeon, Paris, Flamma-rion, Coll. « GF » (n° 789), 1996, p. 165.

[11Voir saint Paul, Nouveau Testament, « Deuxième épître aux Thessaloniciens », III, 6-12.

[12Philosophe français, Emmanuel Mounier (1905-1950) est à l’origine du courant person-naliste en France.

[13G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit, IV, A, op. cit., p. 157.

[14G.W.F. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, t. 3, La philosophie de l’esprit, I, B, § 358, Édition de 1817, trad. B. Bourgeois, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, Coll. « Bibliothèque des textes philosophiques », 2006, p. 126.

[15Écrivain français, Georges Bataille (1897-1962) est l’auteur d’une œuvre inclassable et très variée.

[16G. Bataille, La peinture préhistorique. Lascaux ou la naissance de l’art, Genève, Éditions d’Art Albert Skira, Coll. « Les Grands Siècles de la Peinture », 1980, p. 29-30.

[17Industriel américain, Henry Ford (1863-1947) a révolutionné le travail au début du XXème siècle en mettant en place l’« organisation scientifique du travail » définie par l’ingénieur amé-ricain Frederick Taylor (1856-1915) et ses disciples à partir des années 1880.

[18Philosophe et économiste écossais du siècle des Lumières, Adam Smith (1723-1790) est considéré comme le père des sciences économiques modernes.

[19Sur l’accroissement de la productivité comme effet de la division du travail, voir A. Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre I, § 1, trad. coordon-née par P. Jaudel, Paris, Éditions Economica, 2000.

[20Voir K. Marx, Critique du programme de Gotha, Paris, Les éditions sociales, Coll. « Geme », 2008, p. 60.

[21Au 1er janvier 2018, le montant du SMIC horaire est de 9,88 € brut, soit 7,60 € net.

[22H. Arendt, Condition de l’homme moderne, chap. IV, trad. G. Fradier, Paris, Calmann-Lévy/Pocket, Coll. « Agora » (n° 24), 1994, pp. 196-230.

[23Qu’on pense aux suicides sur les lieux de travail (350 au cours de l’année 2011, selon une estimation du Conseil économique, social et environnemental [CESE]), aux pathologies physiques ou psychiques dites de surcharge (du type troubles musculo-squelettiques [TMS] et « burn-out ») ainsi qu’aux pathologies du harcèlement moral.