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Le génie, labeur ou don ?

dimanche 14 mars 2010, par Lionel Letendre.

Nul ne contestera que des poètes, des musiciens, des philosophes, des découvreurs ou des inventeurs comme Baudelaire, Beethoven, Aristote, Einstein et Léonard de Vinci, sont des êtres hors du commun, exceptionnels par la finesse de leur regard sur le monde, par leur virtuosité dans la maîtrise de leur art ou par la grandeur de leur esprit et de leur savoir. Mais comment s’expliquer un tel génie ? Est-ce l’effet d’un don divin ou d’un talent inné ? L’opinion la plus couramment partagée consiste en effet à penser que les hommes de génies n’appartiennent pas au même monde que le commun des mortels, qu’ils sont doués de facultés merveilleuses grâce auxquelles ils produisent des œuvres sublimes. Ils paraissent créer spontanément, à partir d’une puissance surnaturelle, ce qui nous poussent à les élever au rang d’êtres supérieurs et à leur vouer un culte.

Mais à croire que l’idée d’une œuvre d’art, la pensée fondamentale d’une philosophie ou d’une science tombent ainsi du ciel tel un rayon de la grâce, n’oublions-nous pas que les génies travaillent inlassablement et soumettent leur inspiration à des règles techniques qu’il faut bel et bien apprendre, progressivement ? Les génies de l’art et de la connaissance sont en effet de grands travailleurs. Leur imagination ne cesse pas de créer des thèmes souvent bons, mais également médiocres, voire mauvais. Toutefois, c’est leur jugement, sévère et extrêmement aiguisé, qui, appréciant ce qui a été crée, trie, répudie le mauvais et décide, faisant les vrais choix. Si nous pouvions les suivre dans la difficile gestation de leurs œuvres, on pourrait voir les hésitations, les erreurs et les reprises patientes, bref tout le travail d’élaboration dont elles sont l’aboutissement, et nous rendre compte qu’elles ne naissent jamais entières d’un seul jet mais sont le fruit de brouillons multiples, d’essais sans cesse répétés. Le génie est-il alors bien le fruit d’une disposition innée ou d’une grâce mystérieuse descendue d’en haut ? N’est-il pas plutôt le résultat d’un travail assidu, d’un effort journalier, d’une constante tension de la volonté ? N’est-ce pas l’obstination que les hommes de génie ont mis dans la maîtrise de leur activité et l’opiniâtreté de leur travail qui seules font qu’ils sont des êtres à part, et leurs œuvres, des chefs-d’œuvre ?

Le don n’est en vérité qu’un mythe bien commode. Comme les hommes aiment ce qui se présente comme tout fait et achevé et que le travail et la création sans cesse réitérée ne sont pas toujours agréables à saisir, l’artiste comme le penseur ont en effet un intérêt à ce que le public croie à leur inspiration car cela dissimule les efforts, la somme de travail et parfois les échecs qui précédèrent l’œuvre finale, ce qui leur permet de s’afficher à la lumière d’une supériorité qui les distingue du reste des hommes. Par ailleurs, c’est sans doute par amour-propre, parce que nous avons bonne opinion de nous-mêmes et que nous ne voulons rien avoir à nous reprocher, que nous nous représentons le génie sous les traits d’un être supérieur. En effet, en imaginant le génie très différent de nous, il ne nous blesse pas et cela nous dispense de faire l’effort de rivaliser avec lui. Or, si nous ne tenons pas compte de ces insinuations de la vanité et de la solution de facilité qu’est la mauvaise foi, nous comprenons qu’en vérité il nous appartient à tous et il ne tient qu’à nous de ressembler à ces génies et d’atteindre à l’excellence ; que dans la création il n’y a ni miracle ni êtres supérieurs mais seulement de l’endurance et de la persévérance.

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Une page manuscrite de la Sonate pour piano n° 30 en mi majeur, opus 109,
composée par Ludwig van Beethoven en 1820

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Un manuscrit autographe d’Albert Einstein daté de 1912
oû il explique pour la première fois la théorie de la relativité générale

Preuves, s’il en faut, que les créateurs de génie sont d’infatigables travailleurs et que la grande œuvre, sans cesse retravaillée et tirée d’esquisses multiples, ne surgit jamais d’un coup de baguette magique mais est le résultat d’un labeur mille fois réitéré, dans une joie mêlée à de la souffrance.