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La sagesse, savoir ou conscience de son ignorance ?

mardi 7 septembre 2010, par Lionel Letendre.

Lorsqu’on philosophe, on accède à un savoir d’un genre tout à fait particulier, car ce dont on se rend finalement compte en s’interrogeant sur le sens des choses, c’est qu’on ne sait rien ou presque rien. Il y a de fait bien des questions auxquelles on ne sait pas répondre. C’est vrai en philosophie comme dans les sciences où l’on ne parvient pas à résoudre les problèmes que pose l’énigme du réel. Qu’on pense à l’exploration des profondeurs du cosmos en astrophysique ou bien à celle de l’infiniment petit en physique quantique. Les questions que les scientifiques formulent dans ces deux domaines ne sont pas toujours suivies de réponses. Elles font surgir des problèmes nouveaux auxquels la connaissance rationnelle ne permet pas d’apporter de solution actuellement. Paradoxalement, plus le savoir progresse et plus grande est l’ignorance car, en même temps que la clarté, la lumière apporte l’ombre et l’obscurité. « Quelque flambeau que nous allumions, quelque espace qu’il éclaire, notre horizon demeurera toujours enveloppé d’une nuit profonde » remarquait Arthur Schopenhauer [1]. Plus l’esprit humain repoussera ses frontières, plus il découvrira de nouvelles limites qu’il ne soupçonnait pas et qui apparaîtront plus infranchissables encore. Le philosophe doit donc rester humble et retenir ce mot profond qu’on attribue à Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ».

Loin de se confondre avec l’omniscience, la véritable sagesse consiste ainsi à reconnaître son ignorance. Mais il y a ignorance et ignorance. Car si ignorer, c’est ne pas savoir, prendre conscience de son ignorance, c’est déjà commencer à sortir de l’ignorance. On doit donc distinguer avec le plus grand soin l’ignorance banale où se trouvent tous les hommes en naissant, c’est-à-dire le pur et simple non-savoir, et l’ignorance qui se (re)connaît. Cette dernière ne s’oppose pas au savoir car est elle-même un savoir. Cette forme d’ignorance que Nicolas de Cues appelait « la docte ignorance » [2], empruntant cet oxymore à saint Augustin [3], c’est celle du sage qui s’aperçoit de ses erreurs et de sa présomption. Celle des grandes intelligences qui, ayant parcouru les différentes dimensions du savoir, découvrent au terme de leur recherche qu’elles ne savent pratiquement rien.

Cette docte ignorance est un savoir plus haut que tout savoir car elle éveille le désir de connaître. Elle pousse à se questionner et à en finir avec les réponses toutes faites et jamais interrogées. Il ne peut y avoir de philosophie s’il n’y a pas au départ cette prise de conscience stimulante de son ignorance et cette remise en cause des idées reçues. C’est une expérience fondatrice. Elle est ouverture et facteur de progrès. C’est pourquoi, après Socrate, Pyrrhon ou Montaigne, on peut penser que le commencement de la philosophie est le passage de l’ignorance qui s’ignore à « l’ignorance qui se sait » [4].

« Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît ».
B. Pascal, Pensées (éd. Brunschvicg 327, éd. Lafuma 83, éd. Sellier 117).

© 2010 L.LETENDRE
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Notes

[1A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Supplément au Livre premier, chap. 17, trad. A. Burdeau, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2004, p. 881.

[2N. de Cues, De la docte ignorance, trad. J.-C. Lagarrigue, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Sagesses chrétiennes », 2010.

[3Œuvres complètes de saint Augustin, t. 2, Lettre LXXX, trad. M. Poujoulat et M. l’abbé Raulx, Bar-le-Duc, 1864-1872, p. 271.

[4M. de Montaigne, Essais, Livre II, chap. 12, Paris, Flammarion, coll. « GF » (n° 211), 1969, p. 169.