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La mort ôte-t-elle tout sens à l’existence ?

mercredi 23 juin 2010, par Lionel Letendre.

« Dès qu’un homme naît, il est assez vieux pour mourir  » rappelle la mort dans le dialogue de Johannes von Tepl Le Laboureur de Bohème [1]. On peut craindre que ce rappel à l’homme de la précarité de sa vie n’assombrisse son existence et le rende morose. Anéantissant inévitablement la vie, la mort semble en effet ôter à notre présence dans le monde sa signification profonde. Car on constate que cette destruction peut opérer à tout moment. Planant comme une menace permanente, la mort n’est pas un lointain futur, à chaque minute elle peut plonger dans le néant notre vie et, avec elle, tout ce que nous avons entrepris. Notre action dans le monde semble alors frappée d’absurdité et d’inutilité. À quoi bon tenter de réaliser ce qui peut être défait à tout instant ? La mort paraît bien ainsi abolir le sens de notre existence et nous condamner à la mélancolie en nous renvoyant à notre misérable condition humaine. Mais, à y regarder de plus près, la conscience du fait que nous soyons voués à mourir n’est-elle pas un précieux stimulant ?

Si la mort limite notre temps dans le monde, elle nous fait effectivement prendre conscience que le temps nous est compté si nous voulons y inscrire la marque de notre esprit. Elle nous pousse donc à agir, agir sans cesse, agir vite pour la créer. La mort est ainsi l’éperon de la vie, un aiguillon qui nous pousse à l’action. De ce point de vue, loin d’abolir le sens de notre existence et de nous faire toucher « le fond du pot » [2], la mort tend au contraire à le renforcer, comme l’a montré Søren Kierkegaard dans le dernier de ses Trois discours sur des circonstances supposées intitulé « Sur une tombe ».

Dans ce bref discours publié en 1845, Kierkegaard s’interroge en effet sur le rapport que l’homme doit entretenir avec la pensée de la mort [3] et présente trois attitudes possibles, chacune correspondant à un profil d’existence particulier. La première est la conduite de l’homme dont la doctrine face à la mort est celle de l’hédonisme [4] pur, c’est-à-dire de la recherche systématique du plaisir. Cette doctrine d’Aristippe de Cyrène [5], contemporain de Socrate, représente une attitude typique et commune, celle d’Horace et de son carpe diem Cueille le jour » [6]) ; celle de Ronsard, dont la métaphore finale de l’un de ses célèbres sonnets invite également à profiter de l’instant présent : « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » [7] ; ou bien celle de Jean-François Rameau, l’un des deux personnages du dialogue écrit par Denis Diderot Le neveu de Rameau qui, se moquant de toute morale, fait l’éloge de la jouissance et du plaisir débridé en déclarant : « Boire de bon vin, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes ; se reposer dans des lits bien mollets. Excepté cela, le reste n’est que vanité » [8]. Le plaisir faisant le bonheur de la vie, celle-ci doit lui être consacrée et, comme la vie est courte, il faut se hâter d’en jouir. Tel est le raisonnement en fonction duquel l’hédoniste entend mener son existence. Or, condamnant sans réserves cette manière de vivre se réduisant à la sensualité, Kierkegaard la juge lâche parce qu’elle fuit la pensée de la mort et méprisable car elle ravale l’homme à l’animalité en limitant la vie humaine à la simple satisfaction des besoins vitaux. À ses yeux, l’homme plus profond chez qui est présente l’idée de la mort s’élève déjà à une forme de vie supérieure, mais s’il n’en tire que la conscience malheureuse de son impuissance devant le fait de devoir mourir et si, accablé par cette idée, il se rend incapable de toute réaction positive, son attitude, bien que moins superficielle que celle qui consiste à s’étourdir dans les plaisirs charnels, demeure tout aussi inconséquente car elle conduit par son pessimisme à désespérer de la vie et à refuser le combat pour la mener. Reste alors une dernière attitude, celle de « l’homme animé de sérieux » [9] pour qui la pensée de la mort, loin d’entraîner le découragement, est une source d’énergie à nulle autre pareille car elle lui fait prendre conscience qu’il faut faire tendre toutes ses forces vers un but bien défini et qu’il n’y a pas de temps à perdre, que chaque moment compte, aussi court soit-il, pour tâcher de l’atteindre. Grâce à cette stimulation de l’urgence, il « travaille de toutes ses forces à plein rendement » [10], ayant compris que l’idée de la mort représente une invitation à l’action et non l’occasion de désespérer et de se laisser aller à la passivité.

Entre fuir dans des illusions qui ne peuvent conduire qu’au désenchantement et à la dépravation ou sombrer dans l’abîme du désespoir et de la résignation, il y a donc place pour un autre manière de vivre, celle qui, acceptant le sérieux de l’existence, nous engage à en jouer le jeu et à lutter constamment pour en construire le sens. Alors, retenons bien la leçon de Kierkegaard, soyons sérieux et courageux et attelons-nous à la seule tâche qui importe vraiment, celle de faire œuvre de notre vie, en commençant dès aujourd’hui.

La pensée de la mort,

une invitation à l’action

Albrecht Dürer, Le Chevalier, la Mort et le Diable, 1513,
gravure sur cuivre, 24,6 × 18,8 cm, Musée des Offices, Florence

Notes

[1J. von Tepl, Le Laboureur de Bohème. Dialogue avec la Mort, chap. 19, trad. F. Bayard, Paris, PUPS, coll. « Traditions et croyances », 2013, p. 39. Précisons que dans cette œuvre majeure de la littérature de langue allemande rédigée au tout début du XVe siècle et dont la plus ancienne version imprimée fut éditée vers 1460, Johannes von Tepl met en scène un dialogue, conçu selon le modèle traditionnel de la disputatio, entre un veuf, éploré et révolté, et la mort qui vient de lui ravir son épouse et la mère de ses cinq enfants.

[2Selon la formule Michel de Montaigne. Voir Essais, Livre I, chap. 19, Paris, Flammarion, coll. « GF » (n° 210), 1969, p. 134.

[3Rappelons que Søren Kierkegaard perdit ses trois sœurs aînées et deux de ses frères
puis sa mère entre 1819 à 1834, avant que son père ne meure à son tour en 1838.

[4Hédonisme : du gr. ancien hēdonḗ (ἡδονή), « plaisir ».

[5Aristippe de Cyrène (425-355 av. J.-C.) est un philosophe grec contemporain de Socrate et fondateur en 399 av. J.-C. de l’école dite cyrénaïque dont l’orientation principale est l’hédonisme.

[6La formule latine complète est carpe diem, quam minimum credula postero, « Cueille le jour, sans te fier le moins du monde au lendemain ». Voir Horace, Odes, Livre I, 11, v. 8, in Horace, Odes et épodes, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des Universités de France, Série latine Guillaume Budé », 2003, p. 18.

[7Pierre de Ronsard, Le Second Livre des Sonnets pour Hélène, Sonnet LXIII (éd. de 1584), in Ronsard, Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (n° 45), 1993, p. 401.

[8D. Diderot, Le neveu de Rameau et autres dialogues philosophiques, Paris, Gallimard, coll. « Folio » (n° 761), 1982, p. 65.

[9S. Kierkegaard, Trois discours sur des circonstances supposées, in Œuvres complètes
de Søren Kierkegaard
, t. 8, trad. P.-H. Tisseau et E.-M. Jacquet-Tisseau, Paris, Éditions
De l’Orante, 1979, p. 83.

[10Idem.