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Du sens de la souffrance

mercredi 9 juin 2010, par Lionel Letendre.

Souffrir, c’est avoir mal. Mal dans son corps, mal dans sa tête. Mal dans sa vie toute entière quand, après des épreuves douloureuses (une maladie, un deuil ou une séparation), on finit par souffrir de vivre. Tant de vies déchirées par la douleur, brisées par les larmes et le chagrin, conduisent la pensée à s’interroger. Comment penser au juste la souffrance ? Peut-on lui prêter un sens ? Ne souffre-t-on pas au contraire pour rien, cette épreuve nous révélant toute l’absurdité de l’existence ? De deux choses l’une en effet : ou bien on admet un sens à la souffrance, soit en lui prêtant une valeur pédagogique (souffrir permettant d’apprendre et de se grandir dans la vie), soit en y voyant le rachat d’une faute passée (celle du péché originel) ou l’achat d’un paradis à venir (jusqu’à mourir en martyre), bref on estime que la souffrance n’est pas si mauvaise, qu’elle recèle même en elle une positivité certaine ; ou bien au contraire on considère qu’on souffre pour rien et que cette épreuve conduit inévitablement la pensée au seuil du désespoir en nous rappelant tout le poids de la condition humaine, sa finitude et son extrême fragilité. Seulement, ces deux réponses face à la question de la souffrance ne sont pas sans faire difficulté. Peut-on en effet accepter l’idée que la souffrance est un moindre mal et qu’elle a même une certaine utilité ? N’est-ce pas pour le moins ambigu de conférer un tel sens à la souffrance ? Ne risque-t-on pas de justifier ce qui fait souffrir et de légitimer les discours de mort qui font l’apologie de la souffrance et de la douleur pour que l’humanité progresse ? À l’inverse, à trop désespérer du lot de souffrances enduré chaque jour par l’être humain, ne se condamne-t-on pas à souffrir davantage, la résignation du désespoir étant elle-même génératrice de souffrances ? N’oublie-t-on pas les forces de vie qu’éveille la souffrance et le devoir d’agir, de lutter et de combattre le mal pour faire vivre la vie ? C’est ainsi que, d’un point de vue comme de l’autre, le sens de la souffrance est perdu. Or, c’est précisément lui que la pensée doit retrouver quand elle s’interroge sur la vie et son sens. Il s’agit donc de trouver une autre voie, au-delà de la thèse du sens et de celle du non-sens de la souffrance ; une nouvelle voie qui nous permettra peut-être de redécouvrir le sens réel de l’existence et, avec lui, celui de la sagesse authentique.

Or, souffrir, cela ne veut pas seulement dire subir en ayant mal. Souffrir veut dire aussi supporter, tolérer, savoir attendre avec patience, et, par une passivité créatrice, retourner le mal. La haine de ce qui nous accable ne fait qu’ajouter du mal au mal ; la patience, elle, donne la force de souffrir. Elle nous fait éprouver toutes les forces qu’on a en nous et nous fait toucher quelque part la force irréductible de la vie, la vie à l’état nu. Au-delà du mensonge qui consiste à justifier la souffrance au nom de la sauvegarde du sens, et du désespoir qui consiste à taxer la vie d’absurde par égard pour les victimes de la souffrance, il existe ainsi une autre issue, une troisième voie laissant apparaître un troisième sens de la souffrance, celui que le philosophe français Bertrand Vergely s’est attaché à définir dans son ouvrage sur la souffrance et qu’il présente en ces termes : « On a beaucoup cherché à récupérer la souffrance en donnant un sens à la vie grâce à celle-ci. On a beaucoup récusé tout sens de la vie à cause de la souffrance. Il importe d’en finir et de rappeler que ce n’est pas la souffrance qui donne du sens à la vie, mais la vie qui donne du sens à la vie et éventuellement à la souffrance. Comme il importe de rappeler que ce n’est pas parce qu’il y a de la souffrance que la vie n’a pas de sens, mais bien plutôt parce que la souffrance existe que la vie doit avoir d’autant plus de sens. Entre l’oubli de la souffrance à cause de nos rationalisations de la vie et l’oubli de la vie à cause de nos désespoirs, il y a le sens de la vie face à la souffrance. Seule une telle position est tenable. Car, elle seule nous préserve du mensonge qui consiste à s’accommoder de tout comme du désespoir qui rejette tout. Pour le comprendre, il importe de ne négliger aucune des étapes menant vers cette attitude, en apercevant en profondeur pourquoi ce ne sont ni la souffrance ni le désespoir qui sauraient tenir lieu de sens » [1]. On ne saurait mieux dire.

Notes

[1B. Vergely, La souffrance, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais » (n° 311), 1997, p. 46-47.