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Douter, est-ce renoncer à la vérité ?

jeudi 23 mai 2013, par Lionel Letendre.

Lorsque le doute surgit, l’incertitude prend le relais. Douter, c’est en effet s’apercevoir qu’on manque de certitude. Ce n’est pas se savoir dans l’erreur, mais ne pas être sûr de ce qui paraît vrai. Constatant la fragilité de nos connaissances, même celles qui nous paraissent les mieux assurées, certains philosophes estiment non pas - comme on le dit parfois à tort - que la vérité est inaccessible à l’esprit humain, mais qu’on ne peut jamais être sûr de l’avoir atteint. Ces philosophes sont les sceptiques dont Pyrrhon d’Élis [1] est l’un des plus célèbres représentants. Le scepticisme [2] est une doctrine selon laquelle la pensée humaine ne peut déterminer une vérité avec certitude. Le scepticisme affirme en effet que l’homme ne peut trouver de réponses sûres concernant les questions philosophiques et les énigmes de l’univers. Admettant l’impossibilité de saisir le fond des choses en toute certitude, le sceptique se contente de suspendre son jugement et recommande de s’en tenir au doute. « Que sais-je ? » [3] se demandait ainsi Montaigne, l’une des grandes figures du scepticisme à la Renaissance. Suspendre son jugement signifie ici un arrêt définitif dans la recherche de la vérité. Le doute sceptique laisse ainsi la raison errer. Incapables d’être certains d’avoir atteint la vérité, les sceptiques y renoncent.

Mais douter, est-ce vraiment renoncer au projet de découvrir la vérité ? Remettre en question les connaissances que nous possédons, n’est-ce pas au contraire la seule allure féconde de la pensée ? Examiner de manière critique nos connaissances est en effet le seul moyen de s’assurer de ce que l’on pense et d’éviter de tomber dans l’erreur et l’illusion. Considéré sous cet angle, le doute s’avère être une attitude positive et constructive en ce qu’il aide la vérité à se révéler. Le doute est-il alors un aveu d’échec pour celui qui cherche la vérité ? N’est-il pas plutôt un moment salutaire, l’éveil d’une raison qui s’efforce d’avancer sur les chemins de la connaissance ? Loin d’envisager le doute comme un renoncement définitif à la vérité, Descartes oppose ainsi au doute négatif des sceptiques le doute méthodique. D’après lui en effet, s’il faut au moins « une fois en [sa] vie » [4] douter de tout (notre auteur insistant bien sur la ponctualité de ce doute), ce n’est pas pour ériger le doute en système, comme le font les sceptiques, c’est parce qu’il estime que c’est le seul moyen d’établir la vérité sur des bases inébranlables. C’est effectivement en commençant par nous méfier de nos préjugés et par faire table rase de tout ce que l’on sait que l’on pourra découvrir l’évidence et parvenir à la vérité. Rappelons que l’évident, pour Descartes, c’est ce qui résiste au doute et peut, comme tel, être considéré comme vrai. C’est en essayant de douter d’un théorème mathématique qu’on en comprendra la force, par exemple. On saisit ainsi la signification méthodologique du doute cartésien. S’il faut commencer par douter de tout, c’est parce que ce procédé permet d’asseoir nos connaissances sur un fondement solide. Le doute apparaît donc comme une étape nécessaire de la pensée et non comme un renoncement stérile. Douter, ce n’est pas renoncer à la vérité, mais entreprendre une démarche pour la trouver. Le doute méthodique est le signe de la plus grande exigence de vérité, de celle qui ne se satisfait jamais du probable ou du vraisemblable.

L’accès à une vérité absolue demeure toutefois problématique. Que notre intelligence soit incapable de remettre en cause une idée ne prouve pas en effet qu’elle soit vraie. On peut d’ailleurs constater que des propositions que notre entendement ne pouvait concevoir autrement que comme vraies se sont révélées erronées. Longtemps l’idée de l’immobilité de la Terre a ainsi semblé ne pas pouvoir être mise en doute. Et pourtant, la découverte de l’héliocentrisme par Copernic a provoqué un véritable traumatisme dans le domaine de la connaissance. La certitude de l’homme de vivre au centre du monde a volé en éclats. Ne devons-nous pas alors douter toujours, sans pour autant renoncer à la vérité ? C’est le principe du doute scientifique. Celui-ci n’est pas à comprendre comme une paralysie de la raison mais comme une remise en question permanente du savoir, conjuguée à une ouverture d’esprit qui se refuse à mettre un point final. S’opposant à tout dogmatisme, le doute scientifique est l’expression d’une raison en marche qui, renonçant à tout ancrage dans des certitudes qui voudraient se donner comme absolues, repère les limites du savoir humain et rend possible leur dépassement. Il est la marque d’une raison qui, s’efforçant constamment d’évaluer le bien-fondé des connaissances en les soumettant systématiquement à un travail de révision critique, se donne la possibilité de découvrir et donc de progresser sur les longs et difficiles chemins de la vérité.

Loin d’être négatif et de conduire à un certain défaitisme face à la connaissance, le doute scientifique s’avère ainsi être une attitude exemplaire en ce que, permettant de ne pas se laisser abuser par des vérités toutes faites et jamais interrogées, il constitue une méthode pour éclairer les esprits et édifier la connaissance. Consistant à fuir les idées fixes et à garder toujours sa liberté d’esprit, cette attitude critique est celle d’une pensée questionnante, sans cesse en éveil, et qui, substituant à la satisfaction passive de la certitude l’enthousiasme actif de la recherche, a fait son deuil du désir dogmatique d’une vérité unique et absolue.

Le doute scientifique,

une attitude exemplaireÉditorial du journal Le Monde du 24/25 septembre 2011 {JPEG}

« Les convictions sont des ennemis de la vérité
plus dangereux que les mensonges »
F. Nietzsche, Humain, trop humain, Tome I, § 483

Notes

[1Considéré comme le père du scepticisme, Pyrrhon d’Élis (vers 360-270 av. J.-C.) est un philosophe originaire d’Élis, ville provinciale du nord-ouest du Péloponnèse.

[2Du grec ancien σκεπτικός (sceptikos), « qui examine ».

[3M. de Montaigne, Essais, Livre II, chap. 12, Paris, Flammarion, Coll. « GF » (n° 211), 1969, p. 193.

[4R. Descartes, Méditations métaphysiques, I, in Œuvres philosophiques de Descartes,
t. 2, Édition F. Alquié, Paris, Bordas, Coll. « Classiques Garnier », 1983, p. 404.