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L’énigme du moi

samedi 25 septembre 2010, par Lionel Letendre.

Socrate avait pour devise ce précepte gravé à l’entrée du temple dédié au culte d’Apollon à Delphes : « Connais-toi toi-même ». Appelant l’homme à s’interroger sur lui-même et à mesurer ses limites sans tenter de rivaliser avec les dieux, cette maxime peut également être interprétée psychologiquement et inviter l’homme à se tourner vers sa propre intériorité pour en faire l’examen. Or, il semble bien qu’un tel examen puisse permettre de faire du champ de l’intériorité l’objet d’une connaissance adéquate. Lorsque nous portons notre regard sur nous-mêmes, ne sommes-nous pas instantanément informés de tout ce qui se passe ou se prépare dans les rouages de notre vie psychique ? Nos pensées, nos émotions, nos sentiments et nos désirs, bref tous les éléments de notre vie intérieure ne nous sont-ils pas donnés directement dans une intuition absolument claire et évidente ? Parce qu’il n’y a rien de plus proche de nous, on peut ainsi estimer qu’il n’y a rien de plus aisé à connaître que notre esprit.

Et pourtant, n’est-ce pas aussi ce qu’il y a de plus étrange et de plus obscur ? L’expérience personnelle la plus élémentaire nous montre en effet bien vite qu’il s’en faut de beaucoup que nous soyons aussi transparents à nous-mêmes que nous le croyons. En effet, si nous savons que nous voulons, que nous désirons, que nous aimons ou que nous haïssons, nous ne savons pas toujours pourquoi. Il arrive également que nous ressentions des émotions sans que nous puissions dire au juste les raisons précises qui les motivent. De même, bien des pensées nous viennent sans que nous en connaissions clairement l’origine, sans parler des actes en apparence irrationnels (les rêves et les actes manqués comme les lapsus notamment) dont le sens et la provenance profonde nous échappent. Si l’on est conscient des actes psychiques qui se déroulent en nous, nous ne sommes donc pas forcément conscients de leurs causes. Or, si l’on peut penser, désirer, vouloir ou ressentir sans savoir exactement pourquoi, c’est que notre vie psychique déborde largement ce dont nous avons conscience. C’est qu’en nous le psychisme ne se réduit pas au conscient mais possède, comme la lune, une face cachée, une zone d’ombre, un lieu qui n’est d’aucun regard.

Méditons ce mot profond de l’écrivain et poète anglais Gilbert Keith Chesterton, « Le moi est plus loin de nous que toutes les étoiles » [1], et nous comprendrons alors combien c’est un préjugé de penser que la proximité que nous entretenons avec nous-mêmes est un gage de la facilité que nous aurions à nous connaître. Car le tréfonds de la vie psychique est plus difficile d’accès encore que les confins les plus éloignés de l’univers. C’est donc en explorateur que nous devons nous préparer à descendre dans les profondeurs insondables et énigmatiques de notre esprit si nous voulons répondre au précepte delphique et tâcher de nous connaître.


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Salvador Dalí, Galatée aux sphères, 1952
(Théâtre-Musée Dalí, Figueres)

« La première étude de l’homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière. Il cherche son âme, il l’inspecte, il la tente, l’apprend. [...] Je dis qu’il faut être voyant, se faire VOYANT. Le poète se fait voyant [...]. Il devient entre tous [...] le suprême Savant ! Car, il arrive à l’inconnu ! [...] Et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé ! »
A. Rimbaud, Lettre dite du Voyant à Paul Demeny du 15 mai 1871.

Notes

[1G. K. Chesterton, Orthodoxie, chap. IV, trad. L. d’Azay, Paris, Éd. Climat, 2010.