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Philosopher, seul ou entre amis ?

Logo de l’article : « Kant avec ses invités », tableau de Emil Doerstling, 1892/93, Musée de Königsberg

dimanche 16 mai 2010, par Lionel Letendre.

Cette conception de l’existence philosophique - le sage vit seul, retiré, plongé dans ses spéculations - n’est valable que si l’on fait, concernant la vérité, une supposition qui ne va nullement de soi. En effet, pour justifier l’isolement absolu du philosophe, il faut admettre que la vérité est essentiellement immuable et éternellement identique, qu’elle est révélée de toute éternité dans et par une intelligence d’emblée parfaite. En ce cas, le philosophe peut participer à cette vérité, soit à la suite d’une action venant de la vérité elle-même (par une révélation divine), soit par son propre effort de compréhension, effort qui n’est conditionné par rien d’autre que par le talent inné de l’homme qui l’entreprend et qui ne dépend ni de la localisation de cet homme dans l’espace (dans la société), ni de sa position dans le temps (dans l’histoire).

Mais si l’on n’accepte pas cette conception de la vérité, si l’on admet au contraire que la vérité est essentiellement temporelle et se développe dans l’histoire, alors le philosophe doit fuir la solitude. En effet, si la vérité se crée au cours de l’histoire, ce n’est pas en s’isolant de celle-ci qu’il aura le plus de chances de la découvrir. Pour y parvenir, le philosophe doit au contraire participer à l’histoire, y participer activement. Retiré du monde et ne prenant pas part à la vie publique dans son évolution historique, il sera nécessairement tôt ou tard dépassé par les événements. Ce qui était vrai à une époque donnée pouvant devenir faux plus tard, le philosophe sera le seul à ne pas s’en apercevoir.

Par ailleurs, cette conception de la vérité comme essentiellement immuable et identique à elle-même repose sur une conception au plus haut point contestable selon laquelle la certitude subjective coïncide partout et toujours avec la vérité objective : on posséderait la vérité dès qu’on serait sûr et certain de l’avoir. Or, ce critère de l’évidence est lui-même sujet à caution. La certitude du fou qui se prend pour Dieu ou pour Napoléon n’est pas la vérité. La folie, par son existence même, invalide l’évidence subjective que peut avoir un penseur isolé. Le philosophe, rigoureusement esseulé, ne pourra jamais savoir s’il est dans la vérité ou s’il a sombré dans la folie. Il a besoin de la reconnaissance extérieure pour se contrôler lui-même. Il doit dès lors fuir sa solitude et entrer dans le grand monde, sur l’agora ou dans les salons. Il doit, comme Socrate, communiquer avec les autres, parler en public. La discussion est le seul critère de vérité parce que seul le dialogue peut remédier à la carence de la certitude subjective. Le philosophe doit donc aller sur la place publique et s’y confronter avec d’autres hommes, philosophes ou non.

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Anicet Charles Gabriel Lemonnier, Le Salon de Madame Geoffrin en 1755, 1812, huile sur toile, Château de Malmaison, Rueil-Malmaison, France.

À l’arrière-plan, de gauche à droite figurent Gresset, Marivaux, Marmontel, Vien, Thomas, La Condamine, l’abbé Raynal, Rousseau, Rameau, Mlle Clairon, Hénault, le duc de Choiseul, la statue de Voltaire (dont on lit L’Orphelin de la Chine), d’Argental, Saint-Lambert, Bouchardon, Soufflot, Danville, le comte de Caylus, Bartolomeo de Felice, Quesnay, Diderot, le baron de l’Aune Turgot, Malesherbes, le maréchal de Richelieu, plus loin : Maupertuis, Mairan, d’Aguesseau, Clairaut le secrétaire de l’Académie enfin. Au premier rang, de droite à gauche, devant Clairaut : Montesquieu, la comtesse d’Houdetot, Vernet, Fontenelle, Mme Geoffrin, le prince de Conti, la duchesse d’Anville, le duc de Nivernais, Bernis, Crébillon, Piron, Duclos, Helvétius, Vanloo, d’Alembert derrière le bureau, Lekain en train de lire, plus à gauche Mlle de Lespinasse, Mme du Bocage, Réaumur, Mme de Graffigny, Condillac, tout à gauche Jussieu, devant lui Daubenton, et enfin Buffon. (Source : Wikipédia, L’encyclopédie libre).


Voir en ligne : Pour une philosophie de l’engagement et de l’action