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La mort ôte-t-elle tout sens à l’existence ?

dimanche 6 juin 2010, par Lionel Letendre.

« Dès qu’un homme vient à la vie, il est assez vieux pour mourir  » [1]. On pourrait craindre que ce rappel à l’homme de l’extrême fragilité de son existence n’assombrisse sa vie en le rendant solitaire et morose. La destruction inévitable, totale et définitive de la vie à laquelle conduit le temps semble en effet enlever sa signification profonde à notre présence et à notre action dans le monde. Car on constate que cette destruction peut opérer à chaque instant. À tout moment la mort menace. Elle n’est pas seulement un lointain futur. À chaque minute elle peut plonger dans le néant les entreprises humaines. Toute notre action dans le monde semble dès lors frappée d’inanité : à quoi bon tenter de réaliser ce qui peut être défait, pour nous, à tout instant ? La mort paraît donc bien abolir le sens de notre existence et tout ce qui lui est rattaché (nos actes, nos projets, etc.). Mais, à bien y réfléchir, cette destruction du temps n’a-t-elle pas paradoxalement un effet stimulant, une action créatrice ou édificatrice ?

En effet, si elle limite notre temps dans le monde, la mort nous fait également prendre conscience que nous avons un temps limité si nous voulons y inscrire la marque de notre esprit. Loin de nous faire toucher « le fond du pot », pour reprendre une formule de Montaigne, elle nous pousse à agir, agir sans cesse, agir vite pour créer cette marque. La mort est ainsi l’éperon de la vie, un aiguillon qui nous pousse à l’action. Or, cette poussée constitue un élément supplémentaire formateur et édificateur du sens de notre existence. De ce point de vue, loin d’abolir le sens de notre existence, la mort tend au contraire à le renforcer.

L’homme, rappelait Søren Kierkegaard [2], peut adopter trois attitudes par rapport à la mort. Ce peut être celle de l’homme charnel, dont la doctrine face à la mort est celle de l’hédonisme pur, c’est-à-dire de la recherche du seul plaisir. Le plaisir est le bien, la vie doit donc lui être consacrée et, comme la vie est courte, il faut se hâter de jouir. Cette doctrine d’Aristippe de Cyrène, contemporain de Socrate, représente une attitude typique et commune, celle d’Horace et de son « Carpe diem » ( « Cueille le jour présent ») ; de Ronsard : « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » ; comme du Jacques le Fataliste de Diderot : « Boire de bons vins, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, tout le reste n’est que vanité ». Kierkegaard condamne sans réserves cette manière de vivre qui se réduit à la sensualité, lâche parce qu’elle fuit la pensée de la mort et méprisable puisqu’elle ravale l’homme à l’animalité. L’homme s’élève déjà à un stade supérieur chez celui à qui est présente l’idée de la mort, mais qui n’en tire que la conscience de son impuissance devant le fait de l’inévitable et qui, accablé par cette idée, est incapable de toute réaction positive. La pensée de la mort le conduit à se détourner de la vie, à douter de sa raison d’être. Elle entraîne découragement et résignation. Reste une troisième attitude, celle du sérieux et de l’homme de sérieux. Pour celui-ci, la pensée de la mort est l’occasion de prendre conscience qu’il n’y a pas de temps à perdre, qu’il faut tout de suite employer toute sa vigilance et faire tendre son énergie vers un but bien défini. Car tout moment compte, aussi court soit-il. Cette stimulation de l’urgence l’engage à agir vite et de toutes ses forces pour laisser dans le monde la marque de son esprit.

Entre fuir dans des illusions qui ne peuvent conduire qu’au désenchantement et à la surenchère ou sombrer dans l’abîme du désespoir et de la résignation, il y a donc place pour une autre attitude, celle qui, épousant la dynamique de la vie, nous engage à en jouer le jeu et à lutter constamment pour en construire le sens. Alors soyons sérieux et courageux et attelons-nous à notre tâche qui est de faire œuvre de notre vie.

La mort ?

Une invitation à l’action…

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Albrecht Dürer, Le Chevalier, La Mort et le Diable, 1513.

Notes

[1Phrase extraite du dialogue en prose Le Laboureur de Bohème de Johannes von Tepl, citée par Martin Heidegger dans Être et temps, § 48, traduction E. Martineau, Authentica (hors commerce), 1985, p. 182.

[2S. Kierkegaard, Sur une tombe, Œuvres complètes, t. VIII, Paris, Éditions De l’Orante, 1979, p. 83.