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Y a-t-il des vérités absolues ?

mercredi 5 mai 2010, par Lionel Letendre.

Selon Socrate, le point de départ de la philosophie est la prise de conscience de son ignorance. Devant le spectacle de l’univers, l’homme est en effet frappé d’étonnement et contraint d’avouer son incompréhension. Or, c’est pour échapper à cette ignorance et faire cesser cette incompréhension que la pensée se donne comme but de comprendre l’ordre du monde et de connaître la nature profonde des choses. Le manque de savoir entraîne ainsi le désir de découvrir la vérité, qu’il s’agisse d’une vérité sur le monde ou d’une vérité sur soi-même, d’une vérité scientifique ou d’une vérité existentielle. Mais si nous désirons ardemment la vérité, sommes-nous cependant capables de la trouver ? La philosophie, la religion et la science ont prétendu pendant des siècles donner l’accès à des vérités absolues, universelles et définitives. L’homme est peut-être provisoirement dans l’illusion, dans la connaissance mensongère, toutefois - c’est la thèse de Platon - une montée progressive vers le Vrai, loin du champ des illusions, est possible. L’homme peut parvenir, par un chemin bien ordonné, par un itinéraire méthodique, jusqu’à l’essence même des choses et atteindre ainsi l’absolu.

Mais la raison humaine est-elle vraiment capable d’appréhender le fond même des choses ? A-t-elle le pouvoir de s’élever jusqu’à des vérités absolues, éternelles et immuables ? Ne doit-on pas revenir de ces ambitions excessives et reconnaître plus modestement que les vérités auxquelles la raison humaine est jusqu’ici parvenue ne sont que des connaissances transitoires, des « paris » très provisoires, et non point des vérités définitives ? N’est-ce pas d’ailleurs en substituant à la satisfaction passive de la certitude l’enthousiasme actif de la recherche que l’on peut tâcher de faire progresser la connaissance ? Comme le soulignait Nietzsche, « les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges » [1] car elles enchaînent les forces qui travaillent à éclairer les esprits et à édifier la connaissance. Remettre en question ce que l’on croyait savoir, c’est en effet le seul moyen de se donner la possibilité de découvrir. Ce doute ne conduit pas, comme on pourrait le croire, au scepticisme le plus désabusé ou au relativisme le plus complet. C’est au contraire la seule allure féconde de la penwée."Cqr penser commence par une action de mise en cause de ce qu’on croyait savoir. Comprendre vraiment, c’est comprendre qu’on n’avait pas compris. C’est comprendre, après interrogation et réflexion, les raisons pour lesquelles on n’avait pas une compréhension claire. L’acte de connaître consiste en une remise en question systématique des résultats acquis, conjuguée à une ouverture d’esprit qui se refuse à mettre un point final.

Quiconque s’intéresse au passé de la science s’aperçoit d’ailleurs vite qu’une théorie en remplace toujours une autre, que des énoncés considérés comme vrais sont brutalement réfutés. Cette rectification permanente du savoir montre que même la vérité scientifique, bien qu’acceptée à un moment donné, n’est jamais définitive ou absolue. Du reste, les scientifiques d’aujourd’hui ne s’y trompent pas, eux qui ont renoncé au titre pompeux de « savant » et lui préfèrent celui plus humble de « chercheur ». À notre époque donc, il apparaît clairement que la conception d’une vérité absolue et éternelle est caduque. La vérité est relative et s’inscrit dans le devenir et le temps. Elle s’accomplit en eux. Elle n’est pas quelque chose de présent qu’il faudrait découvrir, trouver, ou une prise de conscience de quelque chose qui serait fixe et déterminé ; elle est au contraire quelque chose à créer - ce processus ne connaissant par lui-même aucune fin. Paul Valéry disait avec raison : « Les vérités sont choses à faire et non à découvrir. Ce sont des constructions et non des trésors ». [2] La vérité est un parcours, c’est une route tracée par l’esprit humain à travers la réalité, et jamais nous ne pourrons être sûrs d’avoir atteint la raison dernière de quoi que ce soit. L’honneur de la science actuelle est d’ailleurs de ne pas établir des vérités définitives mais de s’exposer constamment au démenti. Elle se distingue par là des idéologies et des religions et c’est ce qui fait d’elle un savoir exemplaire.

La vérité ?

Un embarquement sur une mer infiniment ouverte…

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Voir en ligne : La sagesse, savoir ou conscience de son ignorance ?

Notes

[1F. Nietzsche, Humain, trop humain, Tome I, § 483, Paris, Gallimard, Coll. « Folio essai » (n°77), 1987, p. 347.

[2P. Valéry, Cahiers (1894-1914), Tome VIII : 1905-1907, Paris, Gallimard, Coll. « Blanche », 2001, p. 319.