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La sagesse, savoir ou conscience de son ignorance ?

mercredi 5 mai 2010, par Lionel Letendre.

L’homme qui philosophe accède bien à un savoir, mais non pas au savoir qu’il attendait. Ce qu’il sait dès lors qu’il philosophe, c’est qu’il ne sait rien ou pas grand-chose. En effet, aussi puissant soit-il, le désir de savoir rencontre partout des limites. L’esprit humain ne peut pas tout connaître. Cette situation n’est pas propre à la philosophie mais à toutes les sciences. Paradoxalement, plus le savoir humain progresse et plus grande est son ignorance car en même temps que la clarté, la lumière apporte l’ombre et l’obscurité. « Quelque flambeau que nous allumions, quelque espace qu’il éclaire écrivait Arthur Schopenhauer, notre horizon demeurera toujours enveloppé d’une nuit profonde ». [1] Ainsi, plus l’esprit humain repoussera ses frontières et plus il découvrira de nouvelles limites qu’il ne soupçonnait pas et qui apparaîtront plus infranchissables encore. Le philosophe doit donc rester humble et modeste face à l’immensité de son ignorance et retenir ce mot profond que l’on prête à Socrate : « La seule chose que je sache, c’est que je ne sais rien ».

Loin de se confondre avec l’omniscience, la sagesse consiste ainsi à reconnaître et à accepter son ignorance. Mais il y a ignorance et ignorance. Car, si ignorer c’est ne pas savoir, prendre conscience de son ignorance, c’est déjà commencer à sortir de l’ignorance. Il faut alors distinguer avec le plus grand soin l’ignorance brute et banale où se trouvent tous les hommes en naissant, c’est-à-dire le pur et simple non-savoir, et l’ignorance qui se (re)connaît. Cette dernière ne s’oppose plus au savoir mais apparaît elle-même comme un savoir. Cette forme d’ignorance, que Nicolas de Cues appelait la « docte ignorance », c’est celle du sage qui s’aperçoit de ses erreurs et de sa présomption. C’est celle des grandes intelligences qui, ayant parcouru le savoir, notamment le savoir scientifique, découvrent au terme de leur enquête qu’elles ne savent pratiquement rien.

Cette « docte ignorance » est un savoir plus haut que tout savoir car elle éveille le désir de connaître. Elle pousse à se questionner. À en finir avec la tyrannie des réponses toutes faites et jamais interrogées. Il ne peut y avoir de philosophie s’il n’y a pas au départ cette prise de conscience stimulante de son ignorance et cette remise en cause des idées reçues et des réponses traditionnelles. C’est une expérience fondatrice. Elle est ouverture et facteur de progrès. C’est pourquoi après Socrate, Pyrrhon ou Montaigne, on peut penser que le commencement de la philosophie est le passage de l’ignorance qui s’ignore à l’ignorance qui se sait.

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« Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis ; mais c’est une ignorance savante qui se connaît ».
B. Pascal, Pensées (éd. Brunschvicg 327, éd. Lafuma 83, éd. Sellier 117).

Notes

[1A. Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, Supplément au Livre Premier, chap. XVII, Paris, PUF, Coll. « Quadrige », 2004, p. 881.