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Concours académique d’écriture 2012 : « Les rêveries du promeneur solitaire »

vendredi 23 mars 2012, par Catherine Segers.

Le concours académique d’écriture organisé en partenariat avec le Musée des Beaux-Arts de Caen s’intitule cette année « Les rêveries du promeneur solitaire ». Les élèves de Seconde 1, encadrés par Mme Brée, sont allés visiter le musée et ont choisi d’écrire autour du tableau « Pastorale » de Boucher. La consigne d’écriture est la suivante : « Vous êtes un personnage contemporain de l’œuvre que vous contemplez dans l’atelier de l’artiste et vous vous laissez emporter par une promenade imaginaire dans le tableau. Vous serez attentif à la période et aux circonstances de création ainsi qu’à l’environnement artistique et littéraire ».


Nous étions fin juin 1745, ma toile devait enfin être terminée. Je me rendis donc dans l’atelier de ce cher Monsieur Boucher. A peine entrée, je fus agressée par les odeurs de peinture mélangées à celle de l’huile. Toutefois l’émerveillement me prit en voyant les dizaines de toiles qui remplissaient la petite pièce, mais aucune d’entre elles ne paraissait être la mienne. Je retrouvais dans chacune d’elles la touche légère des grands maîtres italiens dont Boucher aimait tant s’inspirer. D’autres personnes avaient certainement dû faire appel aux services de cet artiste. Une symphonie de Carl Philipp Emanuel Bach me parvenait de la place St Dominique sur laquelle donnait l’atelier. Monsieur Lemoyne, celui qui avait formé Boucher dans son atelier, était aussi présent. C’était la première fois que je rencontrais ce grand homme. Il me dit qu’il était ravi de faire la connaissance de Madame de Pompadour.
L’artiste peignait des nymphes en train de se baigner. Un jour, je lui demanderai de faire mon portrait... A sa gauche, se trouvait la représentation d’un paysage qui m’était familier. Quelques secondes me suffirent pour la reconnaître, c’était ma toile ! Je fus prise d’une grande admiration. Quelle était belle !
Soudain, les désagréables craquements du parquet, le bruit des diligences et des sabots sur les pavés, les odeurs de peintures avaient disparus, laissant place au parfum des fleurs des champs et des arbres amenés par le vent des sous-bois. Je commençais à marcher sans savoir où j’allais. Comme le sol était recouvert de branchages, je faisais attention où je mettais les pieds. On pouvait distinguer par endroits de rares fleurs. Elles coloraient un peu cette verdure sombre. Les troncs des arbres semblaient se pencher et les cimes paraissaient montrer le chemin. Je percevais juste le chant des oiseaux, le sifflement du vent et le frôlement des feuilles sèches contre les branchages. Le paysage était si merveilleux qu’il m’éblouissait. Je crus même apercevoir trois anges, mais lorsque je regardai à nouveau, ces derniers avaient disparu. Je me retournai pour voir le chemin parcouru, lorsque je butai sur une pierre. Je levai la tête et me retrouvai devant un vase antique. Je reconnus alors au sol le sphinx de mon tableau. En ce monde, la nature avait repris ses droits.

Je contournai ces débris, et à ma grande surprise un homme était là. C’était un berger. Un calme monumental régnait dans la vallée. Même les moutons, allongés au pied des ruines du vase antique, n’émettaient aucun bêlement, profitant simplement des doux sifflements mélodieux du berger fredonnant du Pergolèse ou du Scarlatti, et du souffle de l’air. Cet air je le sentais, oui. Son chant cessa aussitôt. Je crois que la surprise était partagée : il semblait étonné que quelqu’un d’autre que lui soit présent ici, car c’était un endroit très calme, paisible et lumineux. J’aurais pu] contempler des heures et des heures cet endroit magique mais mystérieux à la fois. Je pris la décision avec hésitation de m’approcher du berger. Plus je m’approchais, plus j’étais intimidée. Le soleil éclairait le berger. Il portait un chapeau dont les bords ondoyaient légèrement avec le vent. Il était vêtu d’un manteau rouge, d’une cape jaune, d’un gilet rose, d’un pantalon bleu, de bas de soie blancs et de fins souliers, et se reposait sur le socle du vase tenant une houlette entre les mains. Je commençai à marcher tout en faisant attention à ne pas aplatir les fleurs qui semblaient éclore sur mon chemin. Lorsque je m’approchai, ses moutons se levèrent et voulurent prendre la fuite, alors le berger prit son bâton et les ramena à lui. Je me sentie gênée, alors je lui dit :

- Je vous prie de m’excuser, Monsieur, je n’ai point voulu vous déranger et effrayer vos moutons, je suis confuse.
- Vous ne me dérangez point, je méditais juste.
- Venez-vous souvent ici ?
- Souvent, oui. J’aime particulièrement cet endroit, très peu de gens le connaissent. Ce paysage est si extraordinaire, j’aime me recueillir ici.
- Effectivement, c’est la première fois que je viens ici, et je suis très impressionnée par cette beauté.
Le berger ne me répondit point. Il semblait triste, parti dans ses pensées, mais il paraissait d’une sagesse incroyable. Je ne le connaissais pas, mais je me sentais bien avec lui, dans cet endroit somptueux. Tous les deux, nous avions profité d’un court silence pour regarder les nuages passer dans le ciel et écouter le chant des oiseaux. A un moment donné, il prit la parole et me dit :
- C’est ici que mes parents se sont mariés en 1709. Depuis que je suis petit, je viens méditer dans cet endroit, c’est mon père qui me l’a fait découvrir. Il me rappelle tant de souvenirs... Je faisais de longues balades en sa compagnie, les oiseaux sifflaient comme pour accompagner le chant de mon père :
« Que ne suis-je la fougère
Où, sur la fin d’un beau jour,
Se repose ma bergère
Sous la garde de l’amour ?
Que ne suis-je le zéphyr
Qui rafraîchit ses appas,
L’air que sa bouche respire,
La fleur qui naît sous ses pas ? »
Ces moments de complicité, ces berceuses auxquelles j’avais été habitué, ces balades féeriques et ce ciel angélique me manquent...
Je n’osais point prendre la parole, mais je lui demandai timidement :
- Avez-vous perdu vos parents ?
Il ne tourna pas la tête, resta les yeux fixés au loin dans le ciel, et me répondit :
- Oui. Ce fut un certain mardi 21 Février 1731. Ma mère était assez jeune. Je me souviens d’elle en train de travailler. Elle se levait très tôt. Elle soignait les brebis, faisait le pain dans l’ancien four en argile, allumait le feu pour nous chauffer. Elle était tout le temps occupée à faire quelque chose.
- Elle est décédée d’avoir trop travaillé ?
Il soupira et me répondit :
- Non. Elle est décédée de la peste bubonique qui s’était propagée dans la région, à cette époque.
- Il n’y avait pas de médecin ?
- Nous étions pas assez riches pour pouvoir payer un médecin.
- Et votre père a beaucoup vécu ?
- Mon père, lui, n’a pas supporté le décès de ma chère mère. Depuis le jour où elle nous a quittés, il ne mangeait plus, ne dormait plus, ne travaillait plus, ne vivait plus... Un beau matin, je me suis réveillé, j’étais seul. Seul devant le feu, seul devant la table, seul à nourrir les brebis. J’ai compris à ce moment-là, que je devrais me débrouiller à vivre seul jusqu’à la fin de mes jours...
Il y eut un silence. Ce berger m’avait émue. Je ne savais que dire, que faire pour aider cet homme.
Tout à coup, le ciel devint si blanc que j’osais à peine le regarder car il m’éblouissait. Les nuages formaient un tourbillon. La verdure me parut moins présente. Le ciel sembla m’aspirer. Je me sentis flotter ; un léger vent caressait ma peau et mes cheveux se soulevaient. La verdure avait totalement disparu. J’entendis des voix sans savoir d’où cela provenait. Je sentis quelque chose de froid sur mon épaule, les bruits recommençaient. Petit à petit, ils devenaient plus clairs. Une voix se distinguait. Je revins à moi quelques secondes après. Nous étions encore tous les trois dans l’atelier, Monsieur Boucher et Monsieur Lemoyne discutaient et venaient de me demander ce que j’en pensais.