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Opération métamorphoses

lundi 22 mars 2010, par Catherine Segers, Guillaume Béesau.

La plupart des élèves du lycée de Domfront sont des habitués des salles de théâtre. Sans parler de ceux qui montent sur scène et fréquentent en spectateur le festival d’Avignon sous la conduite d’Emmanuel Fourré, ils se voient proposer de nombreuses soirées théâtrales dans des lieux et des genres variés, avec le soutien du Conseil régional de Basse-Normandie (CRBN).


Présentation d’ensemble
Propos de lycéens à l’issue de la représentation
En collaboration avec les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (CEMEA) représentés par Hervé Roué, c’est ce même CRBN qui a en outre offert cette année à une cinquantaine d’entre eux une expérience particulièrement enrichissante autour du spectacle Métamorphoses créé par Habaquq et compagnie (voir le site).

Dans un premier temps, le 8 février, Jérémie Fabre, metteur en scène, Agnès Fabre, comédienne et Matthieu Garczynski, musicien (voir son site), sont venus animer des ateliers « théâtre et musique de scène » au cours desquels les lycéens ont été amenés à imaginer rapidement une mise en scène d’une métamorphose d’Ovide, à l’approfondir, à l’interpréter – accompagnés par les musiques que leurs camarades avaient parallèlement créées. Le désespoir d'Echo {JPEG}
Étonnante métamorphose : aiguillés par les conseils de professionnels toujours positifs et jamais directifs, les lycéens ont vu leurs premières ébauches prendre forme, s’affiner, s’épanouir enfin en une prestation qui, toute modeste qu’elle était, avait du sens et de la force. Narcisse perdu dans la forêt d'Echo {JPEG}
De l’avis général, les deux heures auxquelles chaque groupe d’une quinzaine d’élèves a eu droit ont paru trop courtes, parce qu’elles étaient passionnantes.
Découverte de métamorphoses jusqu’alors inconnues, et découverte des Métamorphoses sous une nouvelle forme : les textes joués prenaient vraiment vie, grâce à un spectacle très dynamique, et sens, à travers les interprétations personnelles du metteur en scène.

Le but recherché n’est pas de raconter exhaustivement chaque histoire, ce pourquoi certains passages sont difficiles à comprendre, tout en étant intéressants.

Les gros plans sur les personnages étaient très bien utilisés, pour faire vivre plus intensément les scènes. Dans la scène de la peste, par exemple, c’est le survivant d’une catastrophe qui confiait son dernier message à la caméra, dans une ambiance morbide digne d’Hollywood : le journal de bord vidéo d’une victime d’un fléau.Narcisse aux prises avec lui-même {JPEG}.La Création {JPEG}

Le deuxième temps de cette action de sensibilisation au spectacle vivant s’est déroulé le 2 mars, dans le cadre du théâtre intercommunal de Domfront, qui jouxte heureusement le lycée puisqu’il occupe l’ancienne chapelle du collège fondé en 1689, dont Auguste-Chevalier est le laïque héritier.

La compagnie Habaquq a donc joué là, pour cette cinquantaine de spectateurs privilégiés et avertis, le spectacle qu’elle a créé l’automne dernier à l’Abbaye blanche de Mortain : Métamorphoses, soit une douzaine des deux cent trente et une histoires recueillies par Ovide, avec pour inénarrable fil conducteur un Monsieur Pythagore au discours strictement ovidien mais à l’allure d’électrique savant Cosinus.
A l'écoute de professionnels entraînants {JPEG}

Car telle est bien la gageure tenue par Habaquq et compagnie : faire entendre, en traduction, les mots mêmes d’Ovide, dans toute leur beauté parfois archaïque, dans leur éloquence tantôt naïve, tantôt ampoulée pour les oreilles contemporaines, ET leur donner vie de façon radicalement inédite, moderne et frappante.
L'aveu de Byblis à Caunus {JPEG}

Pour ce faire, les cinq comédiens déploient les multiples facettes de leur talent dans une mise en scène inventive, audacieuse, en dialogue avec les partitions inspirées du musicien, jouées par lui (écouter en direct) , et sous des éclairages magnifiques, capables de faire surgir le scintillement nocturne des métropoles modernes, aussi bien que les clairs-obscurs sculpteurs de corps de l’époque baroque.Narcisse perdu dans la forêt d'Echo {JPEG}

Spectacle si prenant que, sitôt rentrés chez eux, certains des lycéens se sont précipités sur internet pour tout savoir d’Habaquq, repérer les prochaines représentations (Lisieux le 6 avril), et caresser le projet de revoir ces Métamorphoses, en y amenant leurs parents.

Spectacle, aussi, auquel les ateliers du 8 février donnaient bien sûr un fertile arrière-plan, et qui, en outre, a été suivi par une conversation avec la troupe, animée par Joann Génini-Béguin, comédienne missionnée par le CEMEA.Je te fais source, Byblis {JPEG}
La musique était elle aussi très réussie, avec la chanson très rythmique de Pythagore : « Tout change, rien ne périt », qui était assez joviale et apportait une touche d’ironie.Inventer une musique de scène (bis) {JPEG}

Des décors surprenants de simplicité et d’originalité, la toile d’araignée par exemple.La toile d'Arachné {JPEG}

Personnage totalement excentrique, aux habits loufoques et à l’esprit déjanté, Pythagore réussit à nous mettre sa chanson en tête et à nous faire rire de ses pitreries, nous laissant finalement une bien meilleure image du mathématicien que celle, sérieuse et ennuyeuse, que nous avions héritée de son théorème. Mais il apporte aussi un complément utile au spectacle, en évoquant les métamorphoses naturelles que subissent la terre et l’homme au cours du temps.

Le musicien monte en scène et devient un personnage ! La guitare en bandoulière et les pieds dans une cuvette, à la poursuite d’Aréthuse, il m’a fait tellement rire que j’en avais mal.Le fleuve entreprenant et la nymphe farouche {JPEG}

Trouvailles de mise en scène, accessoires surprenants et qui apportaient beaucoup à la représentation ! La cuvette d’eau dans laquelle Narcisse contemple son reflet, les bottes fontaine, qui transforment Aréthuse en source.
Le fol amour de Narcisse {JPEG}

Éclairage et bruitage font totalement partie du spectacle, créant des effets intenses, accentuant les gestes et les situations, rendant les histoires plus réalistes.

Pendant une bonne heure, après la traditionnelle réserve initiale, les questions ont fusé : « Pourquoi la poule ? » (car il y a une poule, bien vivante) ; « Pourquoi la vidéo ? » ; « Comment avez-vous fait votre sélection dans le foisonnement ovidien ? »… Metteur en scène, comédiennes et comédiens, musicien, éclairagiste-vidéaste y ont répondu avec clarté et passion, mettant en évidence combien cet art de l’éphémère qu’est le théâtre vise encore et toujours la catharsis aristotélicienne, à partir d’un travail collectif intense et rigoureux qui met en œuvre, selon les besoins, le traditionnel « quatrième mur transparent » célébré par Diderot, ou la modernité de la vidéo, capable de focaliser l’attention du spectateur sur l’émouvant gros plan d’un visage affolé par les ravages d’une épidémie, ou s’endormant sereinement dans une mort pythagoricienne, qui n’est que passage de l’âme d’un corps dans un autre – celui d’une poule, pourquoi pas ?
Les hurlements muets de Philomèle {JPEG}

La question de la violence, de la sensualité, de la nudité, présentes dans le spectacle comme dans le texte d’Ovide, n’a évidemment pas été éludée, la troupe se refusant aux gratuites complaisances racoleuses, mais aussi aux diktats des convenances affadissantes et mensongères : être comédien, ce n’est pas être exhibitionniste, mais c’est oser s’aventurer dans le choquant, quand la vérité humaine l’exige.

Ils étaient donc là une cinquantaine, à avoir diversement travaillé sur les Métamorphoses d’Ovide en cours de latin, d’histoire des arts ou de français. Habaquq et compagnie et le CEMEA leur ont permis le contact le plus vivant et le plus fécond qui soit avec une réécriture théâtrale et musicale du poème latin qui, depuis vingt siècles, irrigue la littérature et l’art de l’Occident, et qui, visiblement, a encore beaucoup à nous dire sur la force des passions, sur les ruses de la conscience, sur le mystère de l’homme et du monde.>Inventer une musique de scène {JPEG}
Tout l’espace du théâtre est utilisé, pas seulement la scène : bonne façon de « parler » davantage au public.

Des vêtements d’aujourd’hui, jeans et joggings : au début, j’en étais gênée, mais au fil du spectacle l’apparence vestimentaire a perdu de son importance pour moi, prise par la succession des scènes, dans des registres d’ailleurs variés de l’une à l’autre, ce qui était très appréciable.La redoutable passion de Polyphème {JPEG}

Des vêtements anachroniques, des passages filmés, peu de décors : ce n’est pas ce nous attendons du théâtre.

Mémorable présence, pleine d’humour et de sens, de la poule,

Entre deux histoires, les acteurs jouent les machinistes : plaisir de découvrir l’envers du décor.

En faisant participer le public au début de la pièce, la troupe le met adroitement à l’aise.

Grâce à l’entretien final, on a pu comprendre certaines scènes plus compliquées que les autres, et le choix de dénuder des personnages, ce qui, notamment pour la scène de la peste, était judicieusement trouvé..La violente douceur de Polyphème {JPEG}

- Conclusion d’un lycéen -

Dialogue à l'issue de la représentation {JPEG}

J’avais déjà remarqué que le théâtre a quelque chose de plus fort que le cinéma, car il y a une proximité, des interactions possibles avec les acteurs : on se sent plus proche, plus concerné. Mais là, j’ai découvert avec étonnement toutes les ambiances et réalisations possibles sur une scène. Une représentation que je conseille vivement d’aller voir.