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Pour une philosophie de l’engagement et de l’action

À la mémoire d’Albert Camus, pour le cinquantième anniversaire de sa disparition

mercredi 2 décembre 2009, par Lionel Letendre.

De la sagesse, le sens commun a une représentation bien arrêtée. L’image que l’on se fait d’ordinaire du sage en effet, c’est celle d’un homme est qui vit retiré du monde et de sa folie. Isolé de ses semblables, le sage est l’ermite qui a renoncé aux biens de ce monde qui ne sont que vanités. Se désintéressant de la vie sociale et de la pratique quotidienne, il vit en retrait, à l’écart de la vie publique, pour ne se consacrer qu’à la vérité la plus haute et la plus abstraite et ne jouir que des seules joies de la réflexion. Cette interprétation de la sagesse est autorisée par les philosophes de l’Antiquité eux-mêmes. Esquissant dans Théétète un portrait du philosophe, Platon lui prête ainsi les traits de l’homme de science intéressé par le seul aspect théorique de la connaissance et du mystique dont les efforts ont pour seule fin « de tâcher de fuir au plus vite de ce monde dans l’autre » et de « se rendre, autant que possible, semblable à Dieu » [1]. Une autre représentation que l’on a coutume de se faire du philosophe est qu’il prêche une sagesse prudente et mesurée. Le sage est celui qui a souffert des affres de la vie, de ses vicissitudes, et qui, ayant accumulé de l’expérience, connaît les dangers que comporte le monde. Aussi reconnaît-on ses paroles à ce qu’elles préviennent des risques et mettent en garde contre les tentations de la vie. La philosophie apparaît alors comme étant maîtresse d’une sagesse précautionneuse, d’une prudence qui est refus du risque.

Que penser de ces interprétations courantes de la vie philosophique ? Ne témoignent-elles pas d’une incompréhension totale de ce que sont le philosophe et la philosophie ? Cette prétention de la sagesse qui vise à donner à l’homme une autonomie parfaite et une assurance inébranlable ne risque-t-elle pas de se retourner contre lui dans la mesure où, voulant éviter tout risque, il pourrait bien méconnaître les exigences de l’action concrète et se couper du monde, d’un monde qui, pour être plein de risques, n’en est pas moins le lieu de toute liberté effective ? Si le risque apparaît d’abord comme une figure de l’adversité, n’oublions pas en effet qu’il est aussi une figure de l’altérité que l’homme doit comme telle assumer. Or cette assomption du risque, n’est-ce pas pour l’homme la seule prudence qui soit ? Une prudence qui est acceptation raisonnable du risque. Raisonnable car le sage n’est pas un risque-tout, un cascadeur de l’existence. Les risques doivent être calculés et ils peuvent l’être dans la mesure où le monde dans lequel nous vivons n’est pas une salle de casino, un monde de hasard pur. Le sage doit donc entrer dans le monde, l’affronter, et sa philosophie, se faire engagement. La sagesse suppose d’avoir vécu, d’avoir pris le risque de vivre. Elle est l’acte même de s’engager, de s’engager dans un chemin et de le suivre avec courage et conviction.

À la sagesse du renoncement et de l’abnégation, à cette pseudo-sagesse des lassés du monde, nous croyons ainsi devoir opposer une sagesse qui dit oui au monde et aux risques qu’il comporte, une sagesse qui, rejetant la vie contemplative, n’est pas à mettre nécessairement en relation avec la modération. Ainsi éviterons-nous peut-être le seul risque qui nous guette vraiment, l’inaction, l’ennui et le repli sur soi.

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« Récolter la plus grande jouissance de l’existence, c’est vivre dangereusement ».
Stefan Sweig, Nietzsche, 1.

Notes

[1Platon, Théétète, 176a, trad. E. Chambry, Flammarion, Coll. « GF » (n° 163), 1967, p. 112.